Virginie Pironon, envoyée spéciale : « Faire preuve d’empathie, ce n’est pas un dérapage »

Face aux horreurs de la guerre, Virginie Pironon, envoyée spéciale en Ukraine pour Radio France, s’accroche aux faits et à son micro. Une éthique professionnelle qui lui permet de garder la bonne distance pour témoigner.  

Marie Cogordan et Mathias Janot 

Virginie Pironon et son équipe aux côtés de soldats Ukrainiens qui se reposent dans des maisons désertées par leurs habitants dans la région de Pokrovsk, en novembre 2025. © Virginie Pironon

Il y a des marottes qui ne s’expliquent pas toujours… Virginie Pironon, envoyée spéciale au service international de Radio France, voulait déjà à 14 ans devenir correspondante à Moscou. Une appétence pour l’espace post-soviétique qui marquera de son empreinte son parcours professionnel. Ainsi soit-il ! Elle ira au bout de son rêve : trois années à rendre compte de la réalité russe entre 2005 et 2008 pour le compte des télévisions et radios francophones. Deux décennies plus tard, celle qui a gravi un à un les échelons de Radio France couvre au long cours, depuis Paris et Kyiv, la guerre en Ukraine. 

Deux à trois fois par an, vous vous rendez en Ukraine pendant une quinzaine de jours pour témoigner de la situation sur place. Lors de vos missions, à quoi ressemble votre quotidien d’envoyée spéciale  ? 

Virginie Pironon : Une journée de travail type, c’est courir, courir et encore courir. Dès que je mets le pied en Ukraine, c’est comme si je ne m’appartenais plus : je bosse comme une malade. Avec mon équipe, nous passons la journée sur le terrain à réaliser des reportages, puis, le soir, nous préparons les sujets qui seront diffusés le lendemain à la radio. Les nuits sont très courtes. D’autant plus quand il faut se lever à six heures du matin pour passer en direct dans les matinales des radios françaises afin de relater les événements de la nuit. Pour ne rien arranger, lors de mon dernier séjour à Kyiv en septembre 2026, il y a eu tellement d’alertes aériennes* qu’il était très difficile de dormir.

Vos reportages vous immergent aux côtés des civils ukrainiens dans l’horreur de la guerre. Parvenez-vous à conserver de la distance face à leurs souffrances ? 

V.P : Quand je suis dans la peau d’une reporter, je me mets en mode boulot : mon rôle est de témoigner, je ne suis pas là pour tailler le bout de gras avec mes interlocuteurs. Il y a un micro entre nous. Pendant une interview, je me concentre à la fois sur la forme — la qualité du son — et sur le fond du message : comment rendre compte au mieux de la situation et toucher le plus d’auditeurs possible ? Il y a des témoignages qui me touchent énormément, mais cette posture professionnelle maintient une distance qui me préserve émotionnellement. Quelquefois les larmes peuvent monter aux yeux, mais il reste quand même le micro. 

Quand le micro s’éteint, il m’arrive d’être très émue, de dire des mots de compassion ou de donner quelques biens de première nécessité…

Virginie Pironon

Cela signifie-t-il que vous vous efforcez de tenir l’empathie à distance dans votre travail journalistique ?

V.P : Nous ne faisons jamais preuve de trop d’empathie. Notre mission est de faire témoigner les gens ; il faut savoir les écouter. Alors, parfois, nous jouons le rôle de psychologues. Dans ces cas-là, je n’arrête pas les interviews, je me dis que ça leur fait du bien de s’exprimer et d’extérioriser. Pour autant, je recherche toujours la limite à ne pas dépasser pour ne pas poser la question de trop qui les ferait décompenser.

Lors de notre dernière mission, nous nous sommes rendus à l’hôpital de Kryvyi Rih pour interroger les victimes d’une frappe russe sur un centre commercial**. L’une des jeune filles qui a bien voulu témoigner était couverte de bétadine : elle avait des éclats à travers tout le corps. Son regard était vide, elle était complètement sous le choc. Le technicien de notre équipe a été maladroit : « Et sinon, psychologiquement, ça va ? » J’étais ahurie par la question. La gamine a craqué… En radio, nous aimons sentir l’émotion, mais ce n’est pas la peine de faire pleurer les gens pour obtenir « la petite phrase ». 

Toutefois, quand le micro s’éteint, il m’arrive d’être très émue, de dire des mots de compassion ou de donner quelques biens de première nécessité… Faire preuve d’empathie, ce n’est pas un dérapage, c’est juste humain. Je suis tranquille avec ma conscience car, dans ce conflit, il y a un agresseur et un agressé. Il ne faut pas avoir peur de le dire. 

Sur le front près de Pokrovsk, Virginie Pironon réalise un reportage auprès des artilleurs de la brigade Azov, en 2025. © Virginie Pironon 

Dans un tel contexte de violence, pensez-vous qu’il soit réellement possible de préserver une impartialité journalistique ?

V.P : Quand je rencontre des ukrainiens et recueille leur témoignage, je ne donne pas la parole aux Russes. Sur le terrain, ce n’est pas possible. En revanche, je ne vais raconter que ce dont je suis certaine. Les faits et rien que les faits. Je me dois d’être très factuelle. Le terrain de reportage n’est pas neutre, mais les auditeurs savent d’où nous parlons (…) Quand je suis en Ukraine, je couvre le conflit côté ukrainien.

Par ailleurs, Radio France a un correspondant en Russie, mais le discours officiel est complètement verrouillé. Cela ne m’empêche pas de traiter des sujets avec des Russes par d’autres moyens. Par exemple, j’ai rencontré des jeunes qui fuyaient la conscription en Arménie ou au Kazakhstan. J’ai aussi interviewé, à Paris, Vladimir Kara-Mourza, l’un des principaux opposants à Vladimir Poutine Ce sont des sujets impossibles à traiter depuis Kyiv, je le fais donc à d’autres moments. Au final, je crois que ça assure un équilibre dans le traitement médiatique. 

Comment gérez-vous le décalage entre le terrain de guerre et votre vie à Paris ? 

V.P : Les allers-retours entre la France et l’Ukraine sont très sains. Le métier de reporter de guerre est compliqué ; ce n’est donc pas plus mal de rentrer se mettre à l’abri pour se reconstituer et prendre du recul sur son travail. Notre travail est de nous tenir aux côtés de la population locale pour témoigner de son quotidien. Ramener cette parole est essentiel. Mais sur place, la fatigue s’accumule et les nerfs sont éprouvés. Je trouve que les pigistes qui documentent le conflit au long cours sont vraiment courageux.

* En septembre 2026, Moscou a intensifié ses campagnes de bombardements, de jour comme de nuit, sur la ville de Kyiv. 
** Le 21 août 2026, des drones russes frappent un centre-commercial à Kryvyi Rih, dans le centre de l’Ukraine. Bilan : 16 morts et plus de 130 blessés.

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