Dans le traitement journalistique des violences sexistes et sexuelles, la nuance est un exercice délicat, souvent confondu avec la recherche d’un équilibre entre la parole de la victime et celle de l’agresseur. Et si, plutôt que dans le récit final, elle se jouait avant tout dans la manière d’enquêter ?
Coline Bouard

Pendant longtemps, les violences sexistes et sexuelles (VSS) ont été cantonnées à la rubrique des faits divers. Chaque affaire était racontée comme un événement singulier, sans être reliée aux mécanismes systémiques dans lesquels elle s’inscrit. Depuis #MeToo, en 2017, le traitement médiatique de ces violences a évolué. Mais ce changement de regard permet-il d’en rendre compte avec justesse et nuance ?
Pour Magalie Lacombe, experte des questions de genre et productrice du podcast L’info en tous genres, traiter les VSS implique désormais de dépasser le récit individuel pour éclairer les rapports de domination et les mécanismes de contrôle qui les sous-tendent. Ce changement de perspective commence dès le choix de la rubrique : « Rien que de mettre son papier dans une catégorie à part entière plutôt que dans celle des « faits divers » permet de rendre compte de la réalité systémique sans avoir besoin d’utiliser de signes supplémentaires ou du temps de parole », explique-t-elle.
Les chiffres donnent la mesure de cette réalité. Selon le collectif Nous Toutes, une femme sur deux a déjà subi des violences sexuelles en France et une femme sur six a vécu son premier rapport sexuel sans consentement. Au 27 septembre 2026, le collectif recensait déjà 109 féminicides depuis le début de l’année.
Des données qui ne reflètent pourtant qu’une partie du phénomène, de nombreuses violences n’étant jamais signalées. Elles permettent néanmoins de dépasser la lecture de chaque affaire comme un cas isolé. Pour Zoé Keunebroek, formatrice au sein de Prenons la Une, une association qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les médias, cette mise en perspective est indispensable : « Ne pas rappeler le nombre de viols ou de tentatives de viol chaque année, le nombre de féminicides ou de tentatives de féminicides ou le modus operandi, c’est ignorer l’aspect systémique. »

Trouver les mots justes
Ces dernières années, c’est toute une méthode de traitement journalistique des VSS qui a été repensée pour mieux rendre compte de la réalité. Cela passe par une attention accrue au contexte, mais aussi par le choix des mots justes. À l’image du terme « féminicide », qui permet de rendre visible la dimension sexiste du crime.
Magalie se remémore le traitement médiatique du féminicide de Marie Trintignant en 2003 lorsqu’elle était en école de journalisme : « Les médias qualifiaient ce meurtre de « drame passionnel » et tout le monde s’engouffrait dans ce récit. » Nommer un féminicide comme un « crime passionnel », c’est le rattacher à une prétendue passion amoureuse plutôt qu’à la violence de l’acte et à la responsabilité de son auteur.
Et le choix des mots justes se construit aussi avec les victimes. Coline Clavaud-Mégevand, journaliste pigiste pour Mediapart et Le Nouvel Obs, raconte avoir renoncé à employer le terme « viol » dans un article à la demande de la personne concernée. « Ici, c’est la victime qui crée la nuance. Parce qu’elles ne mettent pas les mêmes mots, parce que c’est leur vécu, leur expérience. »
Coline Clavaud-Mégevand
Ici, c’est la victime qui crée la nuance. Parce qu’elles ne mettent pas les mêmes mots, parce que c’est leur vécu, leur expérience.
Une vigilance sémantique qui se prolonge jusqu’aux dernières étapes avant publication. « Je fais toujours relire les verbatims aux victimes », explique Maud Le Rest, journaliste pigiste pour Les Jours. « Le but n’est pas de les traumatiser une seconde fois » , mais de s’assurer que les propos ont été fidèlement retranscrits.
Comprendre les violences pour mieux les raconter
La nuance, c’est aussi « comprendre le vécu des victimes » selon Coline. « Pour l’appréhender, il faut se documenter. Connaitre la mécanique de l’inceste, savoir pourquoi les violences se reproduisent, comment les hommes choissisent leurs victimes, comment fonctionne le traumatisme, être au fait de l’amnésie traumatique, etc ».
Cette connaissance des violences sexistes et sexuelles soulève aussi la question de la place du genre dans le traitement de ces sujets. Pour Coline, « c’est plus simple d’être une femme qu’un homme lorsqu’on enquête sur les VSS. Parce qu’en tant que femme, on a probablement subi de la misogynie et des violences sexuelles. » Cette expérience commune peut, selon elle, favoriser la compréhension entre la journaliste et les victimes, notamment grâce à un langage et à des références partagés. Maud rejoint ce constat, « si les femmes sont, selon elle, mieux armées pour enquêter sur ces violences, c’est aussi parce que les hommes y ont généralement été moins confrontés personnellement ».
Les deux journalistes s’accordent d’ailleurs sur un point : l’empathie, souvent décriée dans la pratique journalistique, n’est pas forcément incompatible avec la rigueur professionnelle. Elle serait même « indispensable », selon Maud, pour recueillir la parole des victimes dans de bonnes conditions. Cela implique de prendre le temps d’écouter, d’échanger et de nouer une relation qui dépasse le cadre de l’entretien journalistique. « Au moins 30 % du travail consiste à avoir des relations informelles avec elles », estime Maud. Une confiance qui se construit au fil de l’enquête et peut perdurer bien après la publication de l’article.
Enquêter sur les VSS : une rigueur à toute épreuve
Enquêter sur les VSS relève d’un traitement particulier. Comme toute enquête, elle repose sur une vérification rigoureuse des faits. « On est constamment fliqués quand on enquête sur ces sujets-là. Nos travaux sont en permanence vérifiés, revérifiés, questionnés, remis en cause. D’autant que certaines personnes nous voient comme des féministes enragées qui veulent faire tomber des hommes puissants », s’amuse la formatrice de Prenons la Une.
L’association a mis en place une formation intitulée « enquêter sur les violences sexistes et sexuelles ». Elle s’ouvre sur une diapositive de mise en garde : ne pas tomber dans deux biais opposés. Le premier serait de reproduire les mêmes biais de la société en minimisant les VSS en les traitant sous le prisme du fait divers. Et le second serait de se sentir investi d’une mission féministe en négligeant certains faits journalistique pour produire une enquête. Zoé, résume : « La nuance, c’est basique, mais c’est l’exigence journalistique. Vérifier, remonter, revérifier, jusqu’à avoir sollicité toutes les sources possibles. »
La nuance, c’est basique, mais c’est l’exigence journalistique. Vérifier, remonter, revérifier, jusqu’à avoir sollicité toutes
Zoé Keunebroek
les sources possibles.
Cette obligation journalistique de vérification peut être perçue par la victime comme une remise en cause de sa parole. Or, « le recoupage des faits, n’est pas là pour contester le récit mais bien pour crédibiliser l’enquête », explique Zoé. L’objectif n’est pas de chercher à savoir qui dit la vérité, mais de trouver ce qui va renforcer le témoignage. Coline, complète : « Je crois à 100% les victimes, mais je remets 100% en cause leur récit. » C’est pourquoi, l’importance d’expliquer la méthode journalistique est primordiale dans ce processus. « J’ai généralement une vingtaine de minutes au début de mes échanges avec les victimes où j’explique mon travail », déclare Maud. Coline complète : « Je leur dit que je vais les questionner : « Tu m’a dit qu’il faisait beau ce jour-là, mais j’ai regardé la météo et en fin de compte, il pleuvait. On sait que la mémoire est altérée par le traumatisme. On est obligé de remettre en cause leur dire, pour avoir des preuves tangibles. » Elle poursuit, « dans la mécanique de l’enquête, le fait que je crois la victime n’a pas d’importance. Mais c’est important pour notre lien de confiance et nos échanges ».
Une autre exigence du journalisme est le contradictoire et « on est obligés d’y obéir si l’on veut que l’article soit solide », explique Coline. Mais donner la parole à la personne mise en cause ne signifie pas lui accorder une place équivalente à celle des victimes. « Sa parole ne doit pas être trop présente, ni être une phrase à la fin. Ce ne serait pas honnête intellectuellement », affirme Zoé. « J’ai été face à des hommes qui ont fait parler leurs avocats et des accusés qui prennent la parole plus librement. Mais, in fine, la partie du contradictoire est moins longue que le témoignage de la victime et toutes les preuves qui le complètent », partage Coline.
Expliquer pour comprendre les VSS
Dans les affaires de VSS, l’une des grandes difficultés tient au décalage entre le temps judiciaire et le temps médiatique. Faut-il renoncer à rendre une affaire publique au motif que la justice n’a pas encore tranché ? Zoé rappelle l’importance des précautions juridiques comme « utiliser le conditionnel » lorsque le mis en cause n’a pas été jugé. Mais cette prudence ne doit pas devenir une excuse pour l’imprécision. « La justice n’est pas la seule source de vérité », explique-t-elle. « Elle ne peut pas statuer sur toutes les affaires. Et ce pour différentes raisons : parce que la loi n’est pas faite comme cela et aussi parce qu’elle manque de moyens et n’arrive pas à porter un jugement sur tout. » Pour la formatrice, « la véracité du travail journalistique n’est pas conditionnée à une véracité judiciaire. » C’est pourquoi, « c’est important de faire un laïus juridique. Par exemple, expliquer qu’un non-lieu n’est pas un acquittement. Il faut vulgariser pour éviter tout flou. » Ici, la nuance est pédagogique, elle empêche qu’un verdict administratif soit lu comme une absolution.
Les mots doivent rendre compte de la violence sans la transformer en spectacle. Coline « ne mise jamais sur la débauche des détails ». Selon elle, « les détails les plus sordides et intimes dans une affaire d’agression sexuelle ou de viol ne sont pas ceux qui vont donner le plus de crédit à la victime ». Elle pense que « ça obstrue notre capacité réflexive. On va être sidérés par les détails et il ne reste rien des enjeux et des dynamiques de pouvoir. Donc, paradoxalement, la nuance c’est aussi taire certains détails ». Mais parfois, rendre compte de la brutalité des violence exige de ne pas en édulcorer la description. Dans son traitement de l’affaire Ary Abittan, Maud a ainsi choisi de mentionner les blessures anales rapportées. « Plusieurs personnes partaient du principe qu’il ne fallait pas les mentionner au nom du respect de la victime, raconte-t-elle. Le problème avec ce discours, c’est que si on ne nomme pas les choses, on ne réalise pas l’ampleur de la violence. »

