Les manifestations lycéennes en France suscitent l’intérêt de la presse internationale. À Paris, Veronica Gennari, journaliste italienne, et Raquel Villaecija, correspondante espagnole, portent leur regard sur ce mouvement social. Pour informer leurs compatriotes sur les événements actuels, elles mettent en avant l’importance de la contextualisation. Une façon pour elles d’apporter davantage de nuance à leurs lecteur·ices.
Marieke Rolus

Veronica Gennari est une journaliste italienne freelance de 27 ans. Originaire de Parme, elle s’est spécialisée dans les questions politiques et sociales internationales. Après un premier stage à BLAST en 2023, elle devient correspondante en France, pour des médias italiens. Elle a le monopole de la couverture du territoire français pour le média privé Sky News, une chaîne d’info en continu, et Adnkronos, la principale Agence de presse italienne.
Raquel Villaecija est correspondante en France pour son pays, l’Espagne. Après une première période de correspondance entre 2010 et 2014 pour le journal El Mundo, elle retourne à Paris en 2022 pour couvrir les élections présidentielles en indépendante. Aujourd’hui, la correspondante de 45 ans travaille pour deux principaux médias Espagnol, le quotidien centre gauche El País et Cadena SER, première station généraliste du pays.
En tant que correspondantes pour des médias italiens et espagnols, en quoi diriez-vous que l’actualité française diffère de celle des journalistes français·es ?
Veronica Gennari : Contrairement aux journalistes français, souvent spécialisés dans un domaine, les correspondants étrangers doivent faire preuve de polyvalence. Les médias italiens couvrant moins de sujets liés à l’actualité française, nous sommes amenés à les traiter sous différents formats : télévision, radio et presse écrite. Je travaille seule, caméra à la main, réalise des interventions à la radio et rédige des articles pour une agence de presse. C’est ce que j’appelle un journalisme à 360 degrés.
Il est aussi important de garder en tête que même si je vis la France au quotidien et que j’en connais sa politique, j’ai un passif qui est différent de celui d’un ou d’une collègue française. Parfois, cela me permet de regarder d’un œil détaché certains mouvements, et de faire une analyse plus complète.
Pour ce qui est du fond de mes travaux, je dois prendre en considération que je parle à un public étranger. Je me dois de contextualiser des choses qui sont déjà claires pour le public français.
Raquel Villaecija : Mon rôle en tant que correspondante est de raconter un pays à un autre, en tenant compte des différences qui subsistent malgré notre proximité géographique.
Je dois restituer toutes les nuances nécessaires à la compréhension de l’actualité française par le public espagnol, ce qui exige un travail de contextualisation plus approfondi.
Raquel Villaecija
En France, par exemple, on n’éprouve pas forcément le besoin d’expliquer la présence de casseurs dans les manifestations. Pour ma part, lorsque je prends la parole à la radio ou que je rédige un article, je me pose toujours les mêmes questions : « Que se passe-t-il réellement ? Qui sont ces individus qui s’en prennent aux biens et pourquoi agissent-ils ainsi ? »
Depuis le 6 octobre dernier, les lycéen·es et étudiant·es se mobilisent dans la rue, pour protester pour de meilleures conditions de travail. En tant que correspondantes d’un pays limitrophe à la France, comment faites-vous vivre la question de ce mouvement étudiant dans vos médias respectifs ?
V.G : J’essaie d’avoir la couverture la plus complète possible. Pour Sky News, je suis en live depuis le début des manifestations, toutes les heures. J’ai la possibilité de donner des informations qui se complètent l’une avec l’autre, de faire des interviews avec les étudiants, les syndicats, quelques politiciens. J’ai eu la possibilité de visiter beaucoup de lycées, d’être aux blocus et aux manifestations. Je donne les déclarations du gouvernement et des ministres, les chiffres du ministère et des syndicats, mais aussi les voix des étudiants. En tant que journaliste, on a parfois tendance à donner davantage d’espace à la voix qui nous correspond le plus. Pour ne pas tomber dans ce biais, je couvre tous les acteurs du mouvement.
R.V : C’est primordial d’expliquer les origines et les causes du mouvement. Je fais la différence entre les revendications des lycéens qui manifestent dans la calme, et les casseurs. Je raconte ce que je vois, je parle avec le maximum de personnes. Je peux parler des affrontements, mais j’essaie de ne pas trop insister, au risque que le sensationnalisme prenne le dessus.
Pour décider des sujets, je regarde les chiffres. La semaine dernière, jusqu’au 7 octobre, il y a eu plus de 6 000 interpellations, d’après le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez. Le chiffre est important, alors, je me suis penchée dessus.
Qu’est-ce qui vous frappe dans la couverture du mouvement par les médias de votre pays ?
V.G : En Italie, surtout dans les médias qui n’ont pas de correspondants sur le terrain, la couverture du mouvement étudiant se concentre beaucoup sur les violences et les tensions qu’il y a entre les policiers et les manifestants. On parle très peu des revendications des étudiants, des blocus qui sont pacifiques, car cela attise moins d’intérêt chez les lecteurs. La moitié des médias italiens couvrent le mouvement avec un regard sensationnaliste. Je pense que c’est une ligne éditoriale partielle, incomplète, qui n’est pas d’utilité publique, exacerbée par l’absence de correspondants sur le terrain. Certains journalistes desk [ Ceux qui restent à la rédaction et travaillent l’information à partir des informations reçues, ndlr] peuvent avoir tendance à se concentrer sur les tensions et les violences. Pour le public, cela donne l’impression que, d’un jour à l’autre, les étudiants ont décidé de bloquer les universités sans aucune raison, et de se battre avec la police.
S’il y a des tensions et des violences, il faut savoir en parler avec un regard objectif. Mais il faut surtout en expliquer les origines, les causes, les revendications.
Veronica Gennari
R.V : J’ai très peu lu mes collègues espagnols. Je suis dans les manifestations avec eux, mais je pense qu’on a tous un peu le même regard sur le sujet. Cependant, je sais qu’on donne beaucoup d’espace à la couverture des mouvements des lycéens, la France étant un pays limitrophe.
Comment le fait de couvrir seule un mouvement d’ampleur nationale influence-t-il votre travail journalistique ?
V.G : C’est toujours mieux d’être plusieurs sur un sujet, bien sûr, parce qu’on est obligé de faire des choix. Jeudi 8 [ Octobre 2026, ndlr ], lors de l’acte IV, il y avait la manifestation à Bastille [ à Paris, ndlr ], et en même temps, les syndicats qui étaient reçus au ministre de l’Éducation nationale. Je n’ai pas pû poser une question aux syndicats ou au ministre, puisque j’ai décidé de couvrir la manifestation. Pour pallier cette difficulté, je m’appuie à un réseau de correspondants étrangers, où l’on se partage les informations, et où l’on discute de la manière dont elle est traitée.

