Guillaume Ptak, correspondant en Ukraine : « Ma proximité avec l’Ukraine est une arme à double tranchant »

Rester indéfiniment sur le terrain fait perdre les pédales – il aura fallu à Guillaume Ptak près de cinq ans de guerre pour l’accepter. Il se force désormais à rentrer régulièrement en France, afin de se protéger et poser sur son environnement un regard honnête et nuancé. Installé à Kyiv depuis 2021, ce Français d’origine polonaise parle russe, ukrainien et compte autant d’amis que d’inconnus parmi ses sources. Il raconte, à cœur ouvert, le quotidien d’un correspondant qui a adopté un pays aujourd’hui en guerre. 

Marie Cogordan et Mathias Janot 

Guillaume Ptak pige, entre autres, pour Les Échos, La Libre Belgique, Sud Ouest et le Washington Times. © Guillaume Ptak 

« Je voulais être correspondant en Ukraine, pas correspondant de guerre », insiste Guillaume Ptak. Pourtant, lorsque la guerre éclate le 24 février 2022, le jeune trentenaire né en Charente Maritime n’hésite pas une seconde : il prépare ses sacs à peine défaits et écourte ses vacances en France pour rentrer à Kyiv. De la ligne de front dans le Donbass à la capitale, ce journaliste indépendant d’origine polonaise couvre l’actualité ukrainienne depuis mai 2021. « Un bon comme un mauvais timing », dit-il. Mais comment garder un œil nuancé quand la guerre bouleverse son pays d’adoption ? Proximité des sources, empathie, culpabilité de partir souffler à des milliers de kilomètres : rien n’est évident. 

À quoi ressemble une journée de travail ordinaire quand le danger est permanent ? 

G.P. : Je commence avec un café, je fais une revue de presse, je contacte mes amis pour savoir si tout va bien et mes potes sur le front pour connaître la situation. J’organise mes interviews, je passe mes coups de fil. C’est un quotidien classique de travail dans une métropole mondialisée, occidentale… sauf qu’on est dans un pays en guerre. Depuis 2022, le conflit est passé par des phases très différentes, et ces dernières semaines, les bombardements se sont encore intensifiés à Kyiv. Mais l’être humain s’habitue à tout. C’est un mécanisme de défense: si tu vis dans un état d’urgence et d’exception permanent, tu pètes un cable et tu ne peux plus fonctionner. Mais en s’habituant, le curseur de la vigilance baisse et tu peux avoir tendance à te désensibiliser du danger. 

Comment tenez-vous le coup ? 

G.P. : Quand je suis sur place, j’essaie de m’extirper de la guerre autant que possible : passer un week-end dans les Carpathes ou dans une datcha hors de Kiev avec des amis, par exemple. Mais surtout, après de longs mois d’affilée en Ukraine et un très grand épuisement, j’ai dû m’imposer un rythme : deux mois en Ukraine, un mois en France. C’est une nécessité pour me préserver psychologiquement. Je prends d’abord quelques jours seul, pour faire une vraie coupure, puis je rejoins mes proches. Je diminue ma consommation d’information, je me détache de l’instantanéité, je me reconnecte à la nature. J’ai la chance que ma compagne habite à Brest – on fait difficilement plus à l’Ouest de l’Ukraine. Mettre une distance géographique m’aide beaucoup à me régénérer.

Guillaume Ptak en reportage dans un abris militaire sur le front ukrainien en 2024.
© Guillaume Ptak 

Comment vivez-vous ces allers-retours entre la France et l’Ukraine ?

G.P. : J’éprouve toujours beaucoup de culpabilité. Quand je suis rentré après les premiers mois de guerre, j’ai eu l’impression d’abandonner l’Ukraine. Je m’étais mis en tête que mon quotidien devait être celui d’aller sur la ligne de front et d’aider les gens. Mais il y a une raison pour laquelle les envoyés spéciaux viennent sur deux ou trois semaines : rester indéfiniment sur le terrain est trop dommageable. Le stress, la fatigue, le manque de sommeil finissent par nuire au travail et à la santé. On se met en danger quand on est épuisé. Comment rendre compte de ce qu’il se passe si on est à la ramasse ? Cela fait presque cinq ans que je couvre la guerre et j’entends le faire jusqu’à la fin. Pour ça, il faut se ménager un peu et connaître ses propres limites. 

Peut-on être correspondant en Ukraine et objectif dans sa couverture de la guerre ?

G.P. : À l’école, on nous martelait la notion d’objectivité journalistique. Je n’y crois pas. Seule une machine peut être objective – ou les résultats d’une course hippique. Selon le choix du sujet, l’angle adopté,  les intervenants sollicités… il y a forcément une part de subjectivité. Il est important de l’accepter, et de porter sur ces biais un regard critique. À défaut d’être objectif, il faut être honnête. Je varie mes interlocuteurs, ne travestis jamais leurs mots. Je vis en Ukraine : ma sympathie va évidemment au peuple ukrainien. Pour autant, je ne peins pas une vision idyllique de l’Ukraine : ni de la situation sur le front, ni de l’économie ou de la politique intérieure du pays. 

Léna, dans les ruines de sa maison qu’elle avait construite avec son mari à Tchernihiv en Ukraine, le 6 avril 2022. © Guillaume Ptak


Votre proximité avec le terrain est-elle une force ou un risque pour votre travail? 

G.P. : Un correspondant s’engage personnellement, humainement et affectivement avec un terrain. Je parle russe et ukrainien, je comprends la culture et l’histoire de ce pays. J’ai un réseau de contacts et d’amis qui me sont chers, dans des strates variées de la société. C’est cette proximité qui fait la force de mon journalisme. Mais l’impact émotionnel que ça implique me porte aussi préjudice : je connais des soldats qui ont été tués, des gens qui ont été blessés. 

Sur le terrain, je fais tout seul. Beaucoup de journalistes travaillent avec des traducteurs et des fixeurs, ce qui permet aussi de faire barrière. Moi, lorsque je parle avec des gens qui viennent de tout perdre dans un bombardement, je me prends la pleine force de leurs émotions dans la gueule. J’ai eu des périodes sombres et il est évident que sans cette proximité, je n’aurais pas cet engagement émotionnel. Cette non distance est une arme à double tranchant : elle nourrit mon expertise, mais il est difficile de me protéger – et elle implique forcément des biais.

À cet instant, difficile de dire si je suis journaliste ou humanitaire

Guillaume Ptak

Vous est-il déjà arrivé, sur le terrain, de sortir du rôle de journaliste ? 

G.P. : Oui. Avec un collègue australien, nous avons fait plusieurs reportages à Siversk, à l’est du pays. Nous avons rencontré des gens qui commençaient à souffrir du froid et pendant une semaine, nous y sommes retournés tous les jours pour ramener de la nourriture et des médicaments. Nous avons fait une levée de fond, investi de l’argent personnel… Et c’est là, d’ailleurs, que nous avons failli mourir : nous parlions avec une mamie devant un bâtiment et une salve de roquettes s’est abattue juste au-dessus de nos têtes. 

À cet instant, difficile de dire si je suis journaliste ou humanitaire. Sur le moment, je ne me pose pas la question. C’est au-delà de ça : je suis un être humain. Si je peux faire en sorte qu’un papy ne meure pas d’une attaque cardiaque dans sa cave ou d’aider une famille à manger pendant trois jours de plus, je vais le faire. J’y vais, je les aide, puis je fais mes reportages à côté – parce qu’il faut bien manger aussi. C’est très difficile de tracer une ligne claire entre ces deux positions. Rétrospectivement, je dirais que j’étais l’un et l’autre. 

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