Tetyana Ogarkova, journaliste ukrainienne : « Nous avons éprouvé les limites du journalisme » 

Peut-on faire preuve de nuance, en tant que journaliste, quand on vit la guerre dans sa propre chair ? Avant d’être professeure en littérature, écrivaine et journaliste, Tetyana Ogarkova est ukrainienne et citoyenne engagée. Depuis Kyiv, sous des frappes désormais quotidiennes, elle ne prétend pas se placer « au-dessus des combats ». 

Marie Cogordan et Mathias Janot 

Tetyana Ogarkova dans le musée du philosophe ukrainien Grigori Skovoroda, ciblé par des frappes russes en août 2022, à Kharkiv.  © Tetyana Ogarkova

« La vie est faite de sorte qu’on n’a pas choisi le temps ni l’endroit pour être là, dans cette guerre », explique Tetyana Ogarkova dans un français impeccable. Professeure de littérature et écrivaine avant de se revendiquer journaliste, elle vient de publier en français avec son mari La vie à la lisière. Être Ukrainien aujourd’hui* (éditions Gallimard, 2026). Un reportage philosophique au cours duquel le couple a sillonné l’Ukraine jusque sur les zones de combat pour raconter la vie, la résilience et la survie de leur peuple qui « se bat avec acharnement pour se défendre et défendre chaque millimètre lui appartenant ». Chez Tetyana Ogarkova, l’engagement imprègne et précède tout. « Nous utilisons tout ce que nous avons pour le mettre au service de notre peuple. » Est-il possible de garder une distance quand le pays que l’on raconte est aussi le sien, et qu’il est en guerre ?  

À quoi ressemble votre quotidien d’Ukrainienne ? 

Tetyana Ogarkova : La guerre est éprouvante depuis 2022 mais, à Kyiv, elle l’est encore plus depuis la fin de l’été 2026. Nous avions connu des bombardements hebdomadaires massifs, principalement la nuit, avec de longues coupures d’électricité. Désormais, les attaques se succèdent 24 heures sur 24. 

Mais le plus déprimant, c’est l’anticipation. L’hiver arrive et on sait ce que ça veut dire : les températures vont baisser, les frappes s’intensifier et l’armée russe va nous couper de tout. Faute de progresser sur le front, elle fait de Kyiv un laboratoire de la terreur. En frappant la capitale, elle sait qu’elle s’attaque à quatre millions d’habitants qui sont déjà fatigués – et dont une partie est critique envers le pouvoir ukrainien à cause de la corruption. 

Vous définissez-vous comme une citoyenne engagée ?

T.O. : Tous les Ukrainiens ont découvert avec la guerre un métier : celui d’être citoyen. Pour ma part, cela passe avant d’être professeure, journaliste, intellectuelle ou écrivaine. Chacun cherche sa manière d’être utile, et cela occupe l’essentiel de notre temps. Avec mon mari, Volodymyr, nous organisons des collectes de fonds pour acheter des voitures à l’armée ukrainienne : nous en avons déjà fourni environ soixante-dix. 

Mais on ne distingue plus vraiment nos actions de l’engagement qui les guide. Le mot lui-même perd un peu de son sens : si on est là, on est obligé d’être engagé… car de cet engagement dépend notre survie. On survit grâce aux autres et avec les autres. Et je me demande toujours : que pourrais-je faire de plus ?

« Le temps nous entend ». À Kharkiv, l’artiste ukrainien Hamlet laisse des messages de résistance dans les ruines des bâtiments. © Tetyana Ogarkova

Le journalisme est-il un autre moyen de vous engager ? 

T.O. : En 2014, lors de l’Euromaïdan**, les Ukrainiens parlant des langues étrangères ont été sollicités par les médias. C’était mon cas : je suis devenue fixeuse, puis journaliste en 2015.

Mon activité fonctionnait en miroir. D’un côté, j’expliquais l’actualité internationale aux Ukrainiens avec Hromadske, une chaîne de télévision ukrainienne. De l’autre, je parlais de l’Ukraine aux étrangers grâce à l’Ukraine Crisis Media Center, une ONG qui promeut notre culture à l’étranger. Je travaille encore avec elle aujourd’hui et j’anime son podcast « L’Ukraine, face à la guerre ». 

À l’époque, nous étions un pays invisible : le monde ne connaissait de l’Ukraine que Tchernobyl, et peut-être le poète Chevtchenko. Nous expliquions que l’Ukraine a sa propre culture et n’est pas une petite colonie de la Russie. Il fallait la défendre, car elle était déjà en guerre : l’agression russe était bien réelle, malgré la forme hybride du conflit.

Votre engagement journalistique a-t-il évolué depuis le début de l’invasion à grande échelle en 2022 ? 

T.O. : La démarche n’a pas changé depuis 2014. Mais, depuis 2022, nous avons éprouvé les limites du journalisme : il est faux et hypocrite de croire que nous, Ukrainiens, pouvons être de simples observateurs et nous placer au-dessus des combats. Nous sommes dans le combat ! La guerre nous a démontré clairement que nous ne pouvions pas être journalistes avant d’être citoyens ukrainiens.   

Regardez ce qui est arrivé à la journaliste Viktoria Roshchyna. Son courage était surhumain. Elle avait déjà été retenue captive près de Marioupol en mai 2022, puis libérée. Elle a pourtant voulu se rendre dans les territoires occupés pour raconter comment fonctionnent les prisons russes, où des civils ukrainiens sont détenus et torturés. Elle est partie par les pays baltes et est entrée en Russie en cachant sa profession. Elle a travaillé pendant une semaine, puis elle a été arrêtée, et on a perdu sa trace. Elle a été emprisonnée et torturée. Quand son corps a été rendu, elle était extrêmement amaigrie et il lui manquait plusieurs organes. Voilà le destin d’une journaliste qui a voulu exercer son métier. 

Reportage de Tetyana Ogarkova pour l’ONG Ukraine Crisis Media Center, à proximité de Kharkiv en Ukraine en août 2026. © Tetyana Ogarkova

Si l’on ne peut pas être neutre, que reste-t-il de la nuance ?

T.O. : Les journalistes ukrainiens restent critiques envers le pouvoir, les crimes commis par l’armée ukrainienne et les dérives de la guerre. La guerre n’est jamais rose, nous sommes loin de cet idéalisme. Il y a bien une propagande d’État, mais les journalistes couvrent de façon très exhaustive tous les scandales de corruption : la scène médiatique est toujours vivante.

Être citoyen ne veut pas dire ne pas être critique. Quand je dis que le journaliste ne peut pas être neutre, c’est qu’il ne peut pas interviewer les assassins et appliquer le « cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs ».  Nous ne pouvons pas donner cinq minutes à un soldat russe et cinq minutes à un Ukrainien qui n’a jamais cherché cette guerre. Ce ne serait pas juste de raconter l’histoire ainsi. 

*La vie à la lisière. Être Ukrainien aujourd’hui, Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko, Gallimard, coll. « Témoins », 2026, 22€.
** L’Euromaïdan désigne la vague de manifestations pro-européennes et antigouvernementales qui se sont déroulées en Ukraine de novembre 2013 à février 2014.

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