Nos cousins belges coupent le micro à l’extrême droite, eux

À la veille de l’élection présidentielle en France, certain·es journalistes questionnent le traitement médiatique des partis d’extrême droite, déjà condamnés à plusieurs reprises pour incitation à la haine. Comment représenter la diversité des opinions sans laisser passer des discours discriminatoires ? Faut-il exclure l’extrême droite du direct, comme en Belgique francophone ?

Inès Carissimi, Gabriel Dubreuil et Carla Morand

Empêcher l’extrême droite de bénéficier d’une tribune médiatique sans contrôle éditorial ? La Belgique francophone l’a fait en adoptant un cordon sanitaire. Ce modèle repose sur l’exclusion du direct de partis d’extrême droite à la radio et à la télévision. Pour autant, les journalistes parlent de ces partis, enquêtent sur leurs activités et diffusent leurs propos dans des reportages préenregistrés, en prenant le temps de contextualiser et de vérifier les faits au montage.

Contrer la banalisation : l’exception belge

« Avant d’être médiatique, le cordon sanitaire était politique », explique Benjamin Biard, docteur en sciences politiques à l’Université de Louvain. Tout commence aux élections législatives de 1991 en Flandre. Pour la première fois, le parti d’extrême droite, le Vlaams Blok, fait une percée inattendue. Un  « dimanche noir ». En réaction, « les partis dits démocratiques ont décidé de faire une alliance contre lui en se rangeant à l’intérieur d’un cordon sanitaire excluant l’extrême droite ».

Un mois plus tard, le service audiovisuel belge : la RTBF – le service public audiovisuel francophone belge – instaure à son tour un cordon sanitaire, cette fois dans les médias. « Le but était d’éviter que les médias ne contribuent à légitimer ou à banaliser les discours de l’extrême droite jugés potentiellement menaçants envers certains fondamentaux de la démocratie », précise le chercheur.


D’abord mis en place par la RTBF, ce principe a progressivement été adopté par les médias privés de Belgique francophone. Il s’appuie sur un cadre juridique visant à lutter contre le racisme et la xénophobie et ne se limite pas aux formations condamnées pour de tels faits : il s’étend également aux partis considérés comme « antidémocratiques », quelle que soit leur orientation politique. C’est notamment le cas du parti Islam, qui prône l’instauration de la charia.

Depuis la mise en place de ce cordon médiatique, l’extrême droite en Belgique francophone est très peu représentée dans les urnes. Lors des dernières élections fédérales de 2024 en Wallonie, la principale région francophone de Belgique, Chez nous, le seul parti d’extrême droite en lice, a recueilli seulement 3 % des suffrages. « Le cordon sanitaire médiatique en est un des facteurs », affirme Benjamin Biard. Mehdi Khelfat, journaliste à la RTBF, le confirme : « Le paysage socio-économique du Pas-de-Calais et celui de la Wallonie sont proches avec un taux de chômage élevé et une forte désindustrialisation, pourtant en Wallonie, l’extrême droite est loin d’atteindre les 30 %. »

Donner la voix à tout le monde : une obligation légale en France 

En France, un tel cordon sanitaire n’existe pas. Dans l’audiovisuel public comme privé, les représentant·es des partis politiques interviennent en direct, quelles que soient leurs idées, proportionnellement à leur poids électoral. Ces interventions sont encadrées par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). En exposant toutes les voix, même les plus radicales ou controversées, le journalisme est ainsi censé refléter un rôle de miroir de la société. « Dans notre pays qui a une longue tradition de liberté d’expression, le cordon sanitaire médiatique n’est pas dans notre culture médiatique ni politique », résume Antoine Chuzeville, co-secrétaire du Syndicat national des journalistes (SNJ).

La France avait pourtant connu, elle aussi, un séisme politique à l’instar de son voisin belge : le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen se qualifiait pour le second tour de l’élection présidentielle. Cette percée avait été précédée d’une campagne durant laquelle le Front national avait pu s’exprimer librement sur les antennes. Une présence médiatique qui s’était progressivement banalisée, avec un épisode resté dans les mémoires : l’invitation de Jean-Marie Le Pen, le 13 février 1984, dans l’émission L’Heure de vérité, diffusée en première partie de soirée sur Antenne 2 (devenue France 2).  « C’est peut-être à ce moment-là que le débat a basculé. On reste aussi dans un pays avec une longue tradition de liberté d’expression. »

Pour Yann Guégan, vice-président du Conseil de déontologie journalistique, la diffusion de propos d’extrême droite a été accélérée par l’avènement des chaînes d’information en continu, la course à l’audience et la mécanique des réseaux sociaux. « La nuance, qui nécessite du temps, de la contextualisation et de la vérification des faits, s’est effacée au profit du clash et du débat binaire. »

Un cordon sanitaire médiatique pourrait-il voir le jour en France ? Nous avons posé la question à plusieurs chercheur·euses et journalistes. Leur réponse dans cette vidéo.

« Le cordon sanitaire belge n’est pas à toute épreuve »

Si certain·es journalistes français·es voient dans le cordon sanitaire belge un rempart inspirant contre l’extrême droite, les deux modèles sont critiquables. 

En Belgique francophone aussi, les idées d’extrême droite se répandent. « Il y a des partis traditionnels de droite en Belgique, qui peuvent s’exprimer en direct dans les médias, dont les discours copient plus ou moins ceux de l’extrême droite et qui profèrent en direct des propos qu’on considère comme haineux », analyse une déléguée syndicale de la CGT-Radio France.

Avec, en ligne de mire, le parti libéral-conservateur belge Mouvement réformateur et son président, Georges-Louis Bouchez. Ce dernier a récemment plaidé pour que l’extrême gauche soit aussi exclue du direct. Il a également promu le refoulement aux frontières sur X et proposé de supprimer l’audiovisuel public. Un autre membre de ce parti conservateur a fondé en 2024 le média en ligne 21 News — dont le capital est détenu à 20 % par le milliardaire qui finance des médias d’extrême droite Vincent Bolloré — afin de donner la parole aux personnes exclues du cordon. Louis Sarkozy, qui dit s’inspirer des présidents argentin et états-unien Javier Milei et Donald Trump, y tient un éditorial.

Maîtriser l’antenne : le vrai défi des rédactions

En France, les journalistes que nous avons interrogé·es se sentent actuellement enfermé·es dans une double injonction réglementaire. D’une part, les médias audiovisuels sont soumis à des exigences accrues de pluralisme depuis la décision du Conseil d’État en 2024. 

Avec cette décision du Conseil d'État, l'Arcom doit compter le temps de parole des politiques, mais aussi évaluer la couleur politique des intervenants. 


D’autre part, ils doivent aussi contrôler leur antenne pour éviter les dérapages de leurs invité·es, sous peine de sanctions.

Et la crainte d’une perte de contrôle éditorial au profit de l’extrême droite grandit. « Depuis que les attaques se sont concentrées sur l’audiovisuel public en France, on sent qu’en retour, il y a une tentative de la direction de Radio France de faire plus de place à ces gens-là. On trouve ça assez inquiétant », déclare la représentante de la CGT-Radio France.

Pour autant, « il n’y a pas de débat sur le cordon sanitaire en France mais il y a sans doute une réflexion à avoir autour de la maîtrise de l’antenne », explique Antoine Chuzeville, co-secrétaire du Syndicat national des journalistes (SNJ), avant d’ajouter : « Le direct est extrêmement dangereux car il faut pouvoir contredire des propos faux. Mais on peut interroger  en direct le parti en tête des sondages — le Rassemblement national — sans être complaisant, en apportant de la contradiction. Les journalistes ne sont pas des porte-micro. Ils ne doivent pas oublier leur responsabilité dans le débat démocratique. »

Plutôt que d’inclure ou d’exclure certains partis du direct, à l’instar du cordon sanitaire médiatique belge, la question est celle de la responsabilité des médias face aux discours xénophobes. « Comme avec le changement climatique, il faut qu’on arrive à imposer qu’il y a des choses qu’on ne peut plus dire sur certains sujets complexes et documentés. C’est une bataille éditoriale et idéologique plus large », analyse la déléguée syndicale. « Chaque rédaction doit avoir des réflexions et des débats internes », ajoute le co-secrétaire du SNJ.

« Internet est un champ de bataille »

Pour les syndicats de journalistes et les chercheur·euses interrogé·es, le vrai combat pour protéger la nuance est ailleurs. Sur les réseaux sociaux, les propos racistes et xénophobes circulent en toute liberté, amplifiés par les algorithmes. « Internet est un champ de bataille. Quid de la régulation de ces espaces alors qu’ils sont le premier canal d’information ? », lance la syndicaliste. « Défier Meta ou Google, c’est défier des multinationales qui  défendent une vision américaine de la liberté d’expression. L’Arcom est censée aussi intervenir sur Internet mais n’a pas assez de moyens. Que peut-on faire contre ces plateformes ? » La question, posée par la représentante de la CGT, reste ouverte.

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