Recadrer le débat autour du climat

Alors que l’origine humaine du réchauffement climatique ne fait plus débat dans la communauté scientifique, certaines radios et télévisions continuent de faire intervenir des personnalités qui la minimisent ou la remettent en cause sous couvert de pluralisme. Mais au nom de la nuance et du débat contradictoire, jusqu’où faut-il donner la parole à tous les points de vue ?

Anna-Lou Gallay et Lucy Ben Hamou

« On est tous autour de cette table assez vieux pour se souvenir qu’en 1980 on nous disait qu’en 1990 on aura plus de pétrole  […] On nous a baratiné depuis des décennies, on a tous vécu sous ces catastrophes climatiques, il est temps d’arrêter. » En janvier 2025, Philippe Karsenty, porte-parole des Républicains in France [représentant en France du parti Républicain de Donald Trump, ndlr] tient ces propos lors de l’émission BFM Story qui portait sur le nouveau mandat de Donald Trump au lendemain de son investiture. 

Quelques mois plus tôt, sur Sud Radio, dans l’émission « Bercoff dans tous ses états » qui portait sur l’utilité de la COP 28 [conférence internationale de l’ONU qui réunit les États pour discuter des changements climatiques. La 28ème s’est déroulée en 2023 à Dubaï, ndlr], le physicien François Gervais déclarait que « il y a un réchauffement et c’est un bien, parce que […] le froid tue beaucoup plus sûrement qu’un peu de chaleur. »

Sur les plateaux, le débat peut encore prendre la forme d’un face-à-face entre des constats scientifiques établis et des discours qui les contestent ou les minimisent. Mais une question se pose : faut-il encore opposer ces points de vue au nom de la nuance ?

Une note publiée en avril 2025 par les associations QuotaClimat, Data for Good et Science Feedback donne un aperçu de la désinformation sur le sujet. Après avoir analysé les programmes de 18 grandes chaînes de télévision et radios françaises entre janvier et mars 2025, les organisations ont recensé 128 cas de désinformation climatique. Entre octobre 2025 et juillet 2026, l’Observatoire des médias sur l’écologie en a relevé 520, soit environ 13 cas par semaine. Parmi les problèmes identifiés figurent des propos trompeurs laissés sans contradiction et des intervenant·es présenté·es comme des « experts » alors qu’iels ne sont pas spécialistes du climat.

Les journalistes responsables de leurs invité·es 

Pour Sylvain Lapoix, journaliste spécialisé sur les sujets écologiques et environnementaux, le problème va au-delà d’inviter des personnes qui minimisent le réchauffement climatique.

 « Ce qui me dérange, c’est qu’on traite les invités climatosceptiques ou climato-rassuristes comme s’ils étaient des experts du domaine. Je trouve problématique qu’aujourd’hui les journalistes ne contestent pas les fausses informations, les approximations manifestes, voire les mensonges. »

Il cite notamment la couverture médiatique de la canicule de l’été 2026 : « J’étais vraiment en colère quand j’ai vu l’importance donnée aux propos du Rassemblement national et de ses élus. Ils ont remis en cause les propos des scientifiques, alors que les conséquences du dérèglement climatique étaient sous nos yeux. » Sylvain Lapoix regrette le manque de réaction des journalistes : « Personne ne leur a rappelé qu’ils contestent toute forme de mesure environnementale depuis 40 ans. Il suffisait de les confronter à leurs propres propos, et ça n’a pas été fait. »

Jean Sauvignon, directeur de la data chez QuotaClimat [association qui interpelle depuis 2022 la société sur la nécessité d’un traitement médiatique à la hauteur de la crise écologique, ndlr] partage ce constat. « Que les gens veuillent continuer à inviter Michel Onfray [essayiste et philosophe controversé, ndlr] pour qu’il nous explique encore et encore que le changement climatique est lié à l’interaction nucléaire, en réalité, c’est leur droit. Par contre, ce qui n’est pas leur droit, c’est de laisser ça sans contradiction. »

Jean Sauvignon cite l’émission l’Heure américaine de France Info diffusée le 30 septembre 2024. Un représentant des Républicains trumpistes, Philippe Karsenty, avait affirmé que le changement climatique n’était pas d’origine humaine. Après une interpellation de QuotaClimat, la chaîne avait publié un correctif deux jours plus tard. « Une fausse information, soit elle est immédiatement absorbée en disant : « Non, c’est faux », soit elle a un effet performatif. Dire deux jours après « En fait, l’autre fois, on s’est trompé » , c’est mieux que rien, mais on est bien loin de la contradiction directe », considère t-il.

« C’est pas parce qu’on est minoritaires qu’on a tort »

Cette critique est notamment au cœur d’une enquête publiée par Vert [média indépendant qui traite de l’actualité sous le prisme de l’urgence écologique, ndlr] en octobre 2025, consacrée au traitement du climat sur Sud Radio. Selon les données de 2025 de l’Observatoire des médias sur l’écologie, la station diffusait en moyenne une affirmation relevant de la désinformation climatique toutes les 40 minutes de programme consacré au climat.

Interrogé sur les invités d’André Bercoff, qui reçoit dans son émission Bercoff dans tous ses états, des personnalités controversées sur le climat, parfois sans contradiction, Patrick Roger explique : « On lui a dit qu’on pouvait inviter [ces personnes], mais qu’il fallait apporter de la contradiction. À partir de là, il y a des choses qui n’ont pas été respectées, donc on a fait évoluer l’émission. » Présent sur Sud Radio tous les jours de la semaine depuis 2016, André Bercoff n’anime désormais plus qu’une émission hebdomadaire, le vendredi, d’un « commun accord » avec la direction, selon Vert.

Interrogé par Vert, Patrick Roger, directeur de l’information chez Sud Radio, défend le droit de donner la parole à des voix minoritaires : « C’est pas parce qu’on est minoritaires qu’on a tort. » Il reconnaît toutefois la « réalité du réchauffement climatique en grande partie d’origine humaine » et le « consensus scientifique autour des recommandations du Giec. »

Des règles pour encadrer le débat

Les chaînes de télévision et les radios sont soumises à des règles déontologiques fixées par l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel. La loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication lui confie notamment des missions en matière d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme de l’information. La délibération du CSA du 18 avril 2018 précise ces obligations. Son article 1 prévoit que les chaînes doivent « veiller au respect d’une présentation honnête des questions prêtant à controverse, en particulier en assurant l’expression des différents points de vue. »

Crédit : Alexys Mihaylov, @askaiiart

Le manquement à ces obligations peut entraîner des sanctions. En juillet 2024, l’Arcom a infligé une amende de 20 000 euros à CNews. Elle a estimé que « l’intervenant a pu exprimer une thèse controversée et non vérifiée par les données acquises de la science sans que la position qu’il défendait soit mise en perspective et sans qu’une contradiction sur ce sujet ne soit exprimée à la suite de ces propos. » CNews a contesté cette sanction devant le Conseil d’État, qui a rejeté son recours en novembre 2025. Il s’agit de la première sanction de ce type prononcée contre une chaîne française.

Peut-on encore parler de nuance sur le consensus scientifique ?

Pour Sophie Roland, rédactrice en chef enquêtes de Vert et coautrice de la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique :  « Inviter quelqu’un qui ne respecte pas le consensus scientifique, c’est continuer à nous faire perdre du temps, estime-t-elle. Inviter un climatosceptique, c’est comme si on invitait un platiste. »

À ses yeux, le contradictoire reste nécessaire, mais il doit porter sur un autre terrain : « Le vrai débat aujourd’hui porte sur les solutions. Il est temps qu’on l’ait. » La nuance doit permettre de discuter des choix à faire, comme sur le nucléaire, l’éolien, la sortie des énergies fossiles ou les politiques publiques, plutôt que de remettre en question les connaissances scientifiques établies.

« Il faut des experts qui soient légitimes, crédibles, qui connaissent leur sujet, et pas des gens qui se font porte-parole d’un lobby », affirme-t-elle. Pour illustrer son propos, elle revient sur la panne d’électricité massive qui a paralysé la péninsule Ibérique pendant plusieurs heures en avril 2025, ravivant les débats sur la place du nucléaire et des énergies renouvelables en Europe. Invité sur France info pour commenter cet événement, Fabien Bouglé, présenté comme « essayiste et spécialiste des politiques énergétiques », avait alors mis en cause les énergies renouvelables. Or, souligne Sophie Roland, cet intervenant est surtout connu pour ses prises de position contre l’éolien, auquel il a consacré plusieurs ouvrages ainsi que ses responsabilités en tant qu’élu municipal classé divers droite « Quand on fait du contradictoire de cette manière, on ne fait pas son travail, on désinforme le téléspectateur », conclut-elle.

Défiler vers le haut