Radios militantes : la Clé des ondes conçoit la nuance à gauche

Pendant trois heures, la radio associative La Clé des ondes a animé un live « micro ouvert » dans le cadre de sa FRIME, Fête de la radiophonie indépendante, militante et enragée. Organisé à l’Athénée libertaire, l’événement a rassemblé bénévoles et auditeur·ices dans un même espace. L’occasion de créer du dialogue et de montrer que pour les radios militantes, engagement rime aussi avec nuance.

Ilona Argentin

Caché au fond de l’étroite rue du Muguet, en plein cœur de Bordeaux, l’Athénée libertaire se fait discret. Ancien repère anarchiste fondé dans les années 1960, il est devenu un espace associatif autogéré par des bénévoles et accueille aujourd’hui une librairie. Ses murs, remplis d’affiches revendicatrices, portent encore la marque d’un engagement anticapitaliste. Au centre de cette pièce à l’allure de garage, des tables disposées en îlot s’improvisent en studio radio. 

C’est ici que La Clé des ondes a établi ses quartiers le temps d’une soirée. « La radio qui se mouille pour qu’il fasse beau », telle qu’elle se décrit, émet en FM sur la métropole bordelaise. Ce jeudi 8 octobre 2026, elle prépare sa FRIME, Fête radiophonique indépendante militante et enragée. Inspirée par la Fête du livre libertaire et de l’édition militante (FLLEM) qu’organise la Librairie du Muguet la même semaine, La Clé des ondes a décidé de célébrer les radios engagées et indépendantes. Pour l’occasion, des bénévoles de la radio associative animent une session « micro ouvert » de trois heures. Alors que quelques-un·es s’affairent à installer les dernières chaises sur lesquelles s’assiéront bientôt les spectateur·ices, d’autres veillent à ce que tous les câbles soient bien branchés. À 19 heures, les technicien·nes sont en place à la régie, les animateur·ices assis·es face à leur micro, le public arrive au compte-goutte, l’émission commence.

Tout au long du live, les animateur·ices ont parlé d’engagement et de militantisme. © Élisa Perez

Un engagement intrinsèque

La Clé des ondes est une radio associative, indépendante et engagée. « Elle a été créée en 1981 par des militants syndicalistes, politiques, de gauche et d’extrême gauche, avec cet objectif d’être un lieu d’expression de parole populaire qu’on entendait pas ailleurs dans les médias », explique Baptiste Giraud, journaliste salarié et coordinateur des bénévoles. Depuis sa création, elle mise sur une programmation musicale éclectique et c’est ce qui lui permet de se démarquer dans un vaste paysage médiatique.

Octave Miquel, alternant communication (à gauche), et Baptiste Giraud, journaliste salarié à La Clé des ondes. © Élisa Perez

Héritière des radios pirates qui défiaient le monopole de l’État sur la radiodiffusion en émettant clandestinement dans les années 1970, La Clé des ondes a gardé cet esprit revendicatif. Née juste après l’élection de François Mitterrand qui s’était engagé à libérer les ondes, elle s’inscrit dans le courant de création des radios libres. Sébastien Poulain, chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Bordeaux Montaigne et spécialiste des radios associatives, raconte cet engouement : « À l’époque, c’était un engagement pour supprimer le monopole de l’État. Ce n’était pas forcément un engagement politique mais avant tout un engagement médiatique, de liberté d’expression et de journalisme. » 

Un engagement journalistique oui, mais avec une particularité : La Clé des ondes ne donne pas la parole à la droite. « C’est un espace pluraliste à gauche. On fait parler plein de gens qui sont engagés à différents endroits mais dans un cadre qui est celui des gauches », précise Baptiste Giraud. Est-ce imiter le cordon sanitaire belge de façon renforcée ou faire obstacle au débat démocratique ? Ni l’un, ni l’autre : « La droite a suffisamment d’audience dans les médias aujourd’hui pour qu’une radio associative lui donne le micro », estime le salarié.

Le « pluralisme à gauche » pour sauver la nuance

Trente minutes après le début de l’émission, le public s’est étoffé. Une dizaine de personnes se détache de la foule et se dirige vers l’estrade, située au coin de la pièce. Le Chœur de Showmeuses a été invité pour réaliser une performance artistique, à mi-chemin entre spectacle et manifestation. En pleine adéquation avec l’actualité des mobilisations lycéennes, le groupe se met à scander « à bas l’État policier », en harmonie. D’accord ou non avec cette affirmation, les spectateur·ices écoutent attentivement. Lou Barsali est bénévole depuis deux ans à La Clé des ondes. Selon elle, l’événement permet aux auditeur·ices de réagir et de débattre : « On leur a dit au début “le micro est ouvert, si vous voulez il y en a un qui se balade dans la pièce, sentez-vous libre de le prendre pour vous exprimer”. » C’est aussi dans le débat physique que surgit la nuance.

Lou Barsali, bénévole à La Clé des ondes. © Élisa Perez

Pendant le live, le temps de parole s’équilibre entre invité·es et animateur·ices. Une présentatrice explique à nouveau le concept aux auditeur·ices : « C’est la fête de la réflexion, être ensemble pour réfléchir. Il y a de la musique, des jeux, c’est trop bien. C’est la fête qu’on aime dans la FRIME ! » La réflexion, point d’honneur de cette émission, est permise par le pluralisme des idées. « La question du pluralisme à gauche, j’y tiens, insiste Baptiste Giraud, parce que ça veut bien dire qu’il y a du débat et du conflit. Et je pense qu’à gauche, ça fait partie de notre culture de débattre, de ne pas être d’accord et de le dire. »

Outre le débat, les convictions personnelles sont susceptibles de faire obstacle à un travail journalistique nuancé. Selon le journaliste de La Clé des ondes, nul besoin de les ignorer ou de les mettre de côté. Il suffit d’être honnête et de respecter la déontologie journalistique. « Quand j’interroge quelqu’un de La France insoumise (LFI), même si je peux avoir des sympathies électorales pour eux, je vais aller gratter parce que je suis pas d’accord, parce que je pense qu’il y a des endroits où il faut aller les gratter », assure-t-il avant de poursuivre : « On sort tous grandi d’aller creuser là où les choses ne sont pas claires, de faire préciser les gens quand ils parlent, de faire un vrai travail de journalisme en se basant sur les faits. On cherche à faire débattre, à faire émerger les espaces de désaccord et les contradictions. »

Pas de formation, peu de moyens

Le « vrai travail de journalisme » est toutefois relatif. Parmi les quelques salarié·es de La Clé des ondes, seul·es deux ont une carte de presse. Les autres sont bénévoles. Pour autant, le questionnement éthique et déontologique n’échappe à personne. Marshall est bénévole depuis un an et anime « Au cœur de l’Empire », un format qui parle de culture décoloniale et antiraciste. « On essaye d’avoir plusieurs points de vue sur une même question, de ne pas être seul à dialoguer. Ça permet d’explorer les angles morts qu’on pourrait avoir en tant qu’individu. Aussi d’être ouvert au débat et à la discussion et d’écouter les contradictions. » 

Marshall, bénévole à La Clé des ondes. © Élisa Perez

Et ces interrogations surviennent encore davantage sur le terrain. Ces derniers jours, Lou Barsali a couvert les manifestations lycéennes. « Je découvre autre chose parce que d’habitude j’écoute et je réalise des documentaires sonores, donc c’est très scénarisé, très cadré, avec une narration. Là, assez vite, je me suis dit “mais en fait j’ai pas fait de formation de journalisme, je sais pas exactement comment poser mes questions pour avoir des réponses qui changent”. »

Sujet central de la FRIME en cette soirée d’octobre, les manifestations ont mobilisé de nombreux membres de La Clé des ondes. Baptiste Giraud revient sur la couverture médiatique de l’événement : « On a fait un plateau mardi midi, c’était des sons de manifs avec des lycéens et en parallèle de ça on a eu une députée LFI, un avocat du Syndicat des avocats de France, quelqu’un de la FCPE. L’idée c’est d’avoir une diversité de profils et idéalement de faire la différence entre des gens engagés dans des structures militantes et des gens qui sont néo-militants ou hors de ce cadre là. Dans chaque groupe social il y a une diversité d’acteurs. » 

En temps normal toutefois, organiser un plateau est souvent plus difficile : « Ce qui est compliqué c’est que pour avoir de la nuance et du débat, il faut toujours inviter des gens différents. Hors c’est pas toujours le cas parce qu’on est pas nombreux, qu’on a peu de moyens et que faire des émissions complexes avec plusieurs personnes ça demande un temps de préparation plus important », admet le journaliste. 

Une liberté intacte malgré un financement instable

Selon le salarié de La Clé des ondes, il n’y a aucune différence entre eux et les médias généralistes dans la manière de travailler, « si ce n’est qu’on est moins bien payés ». Le financement des radios associatives est en effet fragile. Le Fonds de Soutien à l’Expression Radiophonique (FSER) délivré par le ministère de la Culture représente 40 à 60 % du budget nécessaire à leur fonctionnement. Or ces dernières années, les multiples Projets de loi de finances ont menacé le FSER de coupes drastiques. 

Le chercheur et spécialiste des radios libres, Sébastien Poulain, précise que les radios associatives « n’ont pas forcément intérêt à dire qu’elles sont engagées si elles veulent survivre. Car une grande partie des financements est aussi liée à la mairie, au département, à la région. » À La Clé des ondes, cette dépendance interroge : « On s’est posé la question quand c’était une mairie de gauche, écologiste et qu’on touchait un peu d’argent de leur part sur certains projets. Je me souviens de réflexions où on se disait “ah c’est cool que chez nous la personne qui aille demander de l’argent à la mairie soit différente de la personne qui fasse du journalisme et qui soit à l’antenne”. » Ce qui guide leur réflexion quotidienne est moins la peur d’être censuré que la crainte d’un conflit d’intérêt. Et cette crainte ne suffit pas à restreindre leur liberté.

Le live continue, rythmé par l’usage du micro orange, à mesure que les invité·es s’en emparent pour raconter des histoires sur la radio, le quartier, ou parler d’actualité. Lou Barsali vient de terminer sa pause et s’apprête à retourner animer l’émission. Elle ajoute en souriant : « Le côté indépendant, DIY, “prenez en main ce que vous voulez dire”, c’est ça qui me plait aussi dans La Clé des ondes. » [DIY signifie Do it yourself, faites-le vous-même, et renvoie ici à l’idée de bricolage, ndlr] 

Les spectateur·ices ont profité toute la soirée du buffet « maison », à prix libre. © Élisa Perez

C’est aussi ce qui plaît aux auditeur·ices. Michel Roux est retraité, il passe une partie de son temps libre à tenir la librairie du Muguet, exceptionnellement ouverte ce soir. Ancien adepte des émissions de La Clé des ondes, il évoque sa singularité : « J’écoute des radios généralistes, du service public et je prends connaissance d’une droitisation des médias assez répugnante. Donc je suis content de voir que dans la marge, de façon extrêmement minoritaire, s’affirment des points de vue alternatifs. Le discours, quasiment unique aujourd’hui, des grands médias, est déprimant. C’est un discours radical. » L’ancien universitaire, qui appartient à cet écosystème associatif indépendant, réfléchit un instant puis conclut : « La Clé des ondes apporte une autre voix. C’est nous la nuance. »

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