Affaire Thélyson Orélien : quand les journalistes succombent aux certitudes de l’IA

En affirmant sur X que le dernier livre de Thélyson Orélien a été écrit par une IA, le compte anonyme Balance ton Claude a jeté un pavé dans la mare. La polémique s’est rapidement propagée dans la presse, éclipsant les interrogations sur la fiabilité réelle de ce détecteur. Face à des outils technologiques complexes, les journalistes cèdent-ils naïvement aux discours des promoteurs?*

Cyril Essissima

On était pourtant bien parti pour une belle rentrée littéraire. Le roman C’était ça ou mourir du Canado-haïtien Thélyson Orélien était en lice pour le Prix Goncourt. Après une haie d’honneur des critiques littéraires. Un « phénomène littéraire » édité chez Grasset et qui rafle tout sur son passage (Prix Fnac, Prix Méduse, Prix Première Plume). Puis subitement, patatras ! Tout s’effondre tel un édifice bâti sur du sable mouvant. L’auteur est accusé d’avoir rédigé son livre avec une intelligence artificielle. L’étincelle est partie d’un compte anonyme sur X, Balance ton Claude derrière lequel se trouve un collectif de cinq personnes, dont le chroniqueur Samuel Fitoussi. Leur but? « Combattre la pollution des fils d’actualité » par la dénonciation de l’introduction de l’IA dans l’art. Le 21 septembre 2026, le collectif publie un post fracassant.

Une capture d’écran du post publié sur X sous le compte Balance ton Claude.

Les heures d’après, l’information devient virale, les journalistes reprennent la polémique, le monde de l’édition est fortement secoué de l’intérieur. Finalement le livre phénomène de la rentrée littéraire est retiré de la sélection du Goncourt. Durant la première semaine de polémique, la presse nationale s’illustre particulièrement par un traitement qui laisse très peu de place au débat et aux questionnements. Qui accuse l’auteur ? Sur quoi repose cette accusation ? Quelles preuves permettent de l’étayer ? Et surtout, que vaut l’outil sur lequel elle s’appuie ?

Ecrivain et algorithme devant la barre

En filigrane de la chronologie des faits, les choix éditoriaux semblent davantage portés vers la présomption de culpabilité. Acculé, Thélyson Orélien se mure dans un long silence. Les plus grands quotidiens nationaux relaient abondamment la polémique. 40 articles recensés sur Europresse du 22 au 30 septembre 2026. « Un roman dopé à l’IA ? », interroge ironiquement Libération (23 septembre) ; « Thélyson Orélien, accusé d’avoir utilisé l’IA pour son roman », reprend Le Monde (24 septembre) ; « Et le Goncourt lâcha Thélyson Orélien », titre Le Parisien. (26 septembre) ; « Affaire Thélyson Orélien : le roi est nu », emboîte dans la foulée Le Figaro. Le problème avec ces angles c’est qu’aucun ne s’intéresse au vérificateur Pangram pour comprendre comment il a été conçu.

Pour Olivier Le Deuff, professeur en sciences de l’information et de la communication, l’explication est à chercher du côté de la faible compétence des journalistes en littératie numérique. La notion de littératie numérique va bien au-delà de la simple maîtrise des outils numériques. Cette notion désigne la capacité à utiliser les technologies numériques avec confiance, critique et créativité, afin d’accéder, gérer, intégrer, évaluer, créer et communiquer des informations. « On est souvent sur des logiques de précipitation et de mise en avant du danger de ces outils. La plupart du temps, on a tendance à évacuer la réalité de la question technique pour aller sur une utilisation simpliste de l’outil, en l’occurrence Pangram, sans interroger ce que cela signifie », observe l’universitaire.

La plupart du temps, on a tendance à évacuer la réalité de la question technique pour aller sur une utilisation simpliste de l’outil, en l’occurrence Pangram, sans interroger ce que cela signifie

Olivier Le Deuff, professeur en sciences de l’information et de la communication

La presse spécialisée ouvre la boîte noire

Les journaux généralistes vont rectifier le tir la semaine suivante en questionnant la fiabilité du détecteur. 24 articles sur Europresse illustrent ce revirement. La presse spécialisée, elle, n’avait pas attendu pour ouvrir le dossier. 24 heures après l’alerte de Balance ton Claude, Numerama, média français dédié à la culture numérique, a pris le taureau par les cornes : « Le roman phénomène de la rentrée littéraire est accusé d’être généré par IA : pourquoi on ne pourra jamais savoir ? » Cet article met aux prises « Parole d’IA contre parole d’IA ». Amine Baba Aissa, journaliste spécialisé dans les nouvelles formes de conflits numériques, a poussé les investigations sur la capacité de Pangram à détecter des traces d’IA dans un texte. « La réalité, c’est qu’il ne peut pas le savoir à 100 %. Pangram fournit une estimation statistique fondée sur les propriétés du texte qui lui est soumis », tranche le média en ligne dédié à l’actualité de l’informatique et du numérique.

La parole de l’humain contre la parole de l’intelligence artificielle. © Image générée par IA

L’enquête explique que l’entreprise éditrice de Pangram utilise une méthode appelée « synthetic mirroring » . « Le système part de textes humains, demande à des LLM [type d’IA conçu pour comprendre et générer du texte à la manière d’un être humain, ndlr] de produire des textes proches, puis entraîne un classificateur à distinguer les deux catégories. L’entreprise utilise également le « hard negative mining »  : elle réintroduit dans son entraînement des textes humains précédemment mal classés afin de réduire les faux positifs », nous apprend le média en ligne du groupe Humanoid. Autrement dit, les résultats de Pangram ne sont que des estimations basées sur la vraisemblance.

Mais que signifie exactement « utiliser l’IA pour un écrivain » dans un texte ? Café Litté a donné un début de réponse. Pour ce site d’information sur l’actualité de l’informatique et du numérique, le recours aux outils d’IA est moins problématique quand leur usage vise par exemple à corriger des fautes, repérer une répétition, demander un avis sur un chapitre, chercher des synonymes, faire des reformulations… À l’inverse, l’écrivain « peut fournir quelques indications à un modèle génératif et lui demander de produire des paragraphes, des scènes, des dialogues, voire des chapitres entiers qu’il [l’utilisateur, ndlr] conservera presque tels quels. Dans les deux cas, une intelligence artificielle est intervenue ». Entre l’outil d’assistance et l’outil de création, le problème naît « lorsque la machine produit elle-même une partie de la prose publiée sous le nom de l’écrivain », postule Café Litté.

Cette affaire n’a pas encore rendu son verdict, car Thélyson Orélien réfute les accusations portées contre lui. À l’heure où les algorithmes interviennent dans des domaines aussi divers que la littérature, l’éducation, la santé, la justice ou l’information, ne serait-il pas pertinent de donner aux journalistes les moyens d’en comprendre les mécanismes, d’en interroger les limites et d’en exercer pleinement la critique ?

*Depuis la rédaction de cet article, nous avons appris que son éditeur canadien, Boréal, a confirmé le recours à l’intelligence artificielle et a mis fin à sa collaboration avec l’écrivain canado-haïtien.

Défiler vers le haut