Depuis le 7 octobre 2023, le parti politique La France insoumise est régulièrement accusée d’antisémitisme. Sans avoir, à ce jour, donné lieu à une condamnation judiciaire, ces accusations sont largement relayées dans la presse. Mais derrière cette couverture médiatique, se dessine un traitement de plus en plus marqué par la polémique, au risque d’effacer la nuance nécessaire à l’analyse d’accusations politiques.
Ndiémé Faye et Coline Trystram

« Mélenchon, la dérive », titre en Une Libération, le 28 février 2026. La veille, en plein meeting, le chef de file de La France insoumise (LFI) avait ironisé sur la prononciation du nom Epstein. Une sortie « aux relents antisémites », juge le quotidien dans son sous-titre. La première page du Monde, elle, décrit la « fuite en avant de Mélenchon ». Le tollé médiatique est immédiat : l’homme n’en est pas à sa première polémique. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, lui et son parti sont régulièrement accusés d’antisémitisme. Ces accusations sont relayées dans la presse, sans qu’aucune condamnation judiciaire n’ait jamais été prononcée.
Lorsqu’elles visent une personnalité politique, qui en établit la « véracité » ou la justesse de l’accusation ? Qui la relaie, et comment la présente-t-on au lectorat ? Toutes les accusations ne naissent pas d’une enquête de presse : certaines viennent de déclarations d’adversaires politiques ou de personnalités publiques, avant d’être reprises et commentées par les médias.
Pour comprendre qui porte ces accusations et comment elles circulent, La Fabrique de l’info a étudié les publications du Figaro, de Libération et du Monde consacrées à La France insoumise et au Rassemblement national depuis le 7 octobre 2023, jusqu’au 27 septembre 2026, veille des révélations de Mediapart sur l’affaire Jordan Bardella. Le corpus compte 95 articles dans lesquels le mot-clé « antisémitisme » apparaît dès le titre (voir méthodologie en fin d’article). LFI y occupe une place prépondérante : 59 articles la concernent, contre 24 pour le Rassemblement national.
Au-delà du nombre d’articles, nous avons interrogé la manière dont les accusations sont construites et relayées. Entre le poids des lignes éditoriales, la reprise des déclarations politiques, le choix des mots dans les titres, la nuance résiste-t-elle au traitement médiatique des accusations d’antisémitisme visant LFI ?
Une couverture médiatique disproportionnée
L’analyse des articles publiés par Le Monde, Libération et Le Figaro fait apparaître une différence nette dans le traitement de ces accusations : plus de 60 % des articles étudiés sont consacrés aux liens entre la France insoumise et l’antisémitisme. Le nombre de ces articles croît au fil des ans : six y sont consacrés en 2023, puis 18 en 2024 et 24 en 2025. Du côté du Rassemblement national, la dynamique est différente. Les accusations qui le visent connaissent surtout des pics en période électorale : neuf articles paraissent ainsi en 2024, après que des « brebis galeuses » candidates aux élections législatives ont été épinglées pour leurs dérives antisémites. Même constat lors des municipales de 2026.

Le traitement des liens entre La France insoumise et l’antisémitisme varie aussi selon le média. Si Le Figaro consacre la plus large part de ses articles à ce sujet, à Libération, c’est l’inverse : le Rassemblement national et ses liens avec l’antisémitisme dominent, comptant pour 67 % des articles, contre 17 % pour LFI.

Polémiques contre enquêtes à charge
Le nombre d’articles associant le parti de Jean-Luc Mélenchon à l’antisémitisme suffit-il, à lui seul, à soupçonner un parti pris journalistique ? Lilian Alemagna, journaliste politique à Libération, nuance. « Ce que l’on peut retrouver chez certains dirigeants de LFI relève de la déclaration. Ses adversaires, qu’ils soient responsables politiques, journalistes ou chercheurs engagés contre LFI, réagissent vite. Ils dénoncent un antisémitisme que je qualifie de « supposé », parce qu’il n’y a jamais de plainte, avant que les médias ne se saisissent de la polémique. Les accusations qui pèsent sur le RN sont, elles, issues d’enquêtes. »
Les articles ne reposent donc pas sur le même type de faits. Ceux consacrés à LFI font principalement suite aux déclarations de ses cadres, plus nombreuses mais moins lourdes que les accusations issues d’enquêtes sur des faits antisémites impliquant des élu·es du RN. Les chiffres illustrent ce contraste : 54 % des articles consacrés à LFI ont été publiés après des propos, publications ou engagements de ses cadres – dont leurs positions sur les attaques du 7-Octobre et la commémoration de la mémoire des victimes. Pour le RN, seuls 37 % des articles font référence à des polémiques ou à des propos tenus par l’un·e de ses représentant·es. La majorité des articles publiés portent sur des propos ou des actes découverts en campagne électorale.

« La polémique enfle et nous devons en tenir compte »
« Le journaliste n’est pas complètement libre. Il dépend de ses sources, de sa rédaction en chef, du temps disponible et de l’actualité », analyse Safia Dahani, chercheuse en sociologie politique, spécialiste de la communication politique du Rassemblement national. Le choix des sources détermine en partie le ton donné à l’article.

Pour LFI, la moitié des articles portant sur des propos présumés antisémites de cadres du mouvement sont racontés à travers les réactions de personnalités publiques ou d’adversaires politiques. « Quand Jean-Luc Mélenchon s’en prend à Raphaël Glucksmann dans un meeting [en jouant sur la prononciation de son nom de famille, ndlr], nous le racontons, ainsi que les réactions du reste du personnel politique. C’est le jeu politique. La polémique enfle et nous sommes obligés d’en tenir compte », explique Sylvia Zappi, journaliste au Monde. Au risque que le poids donné à ces voix critiques influence le jugement des lecteur·ices.
À cela s’ajoute un autre phénomène : la « dédiabolisation », voire la « normalisation du RN ». « Depuis les années 2010, on observe une pacification des relations entre le RN et les journalistes politiques. Et les médias et journalistes dominants ont décidé de donner davantage de place à l’extrême droite », ajoute la chercheuse Safia Dahani. Cette normalisation passe par les efforts du RN pour s’éloigner de l’antisémitisme de son fondateur. En 2013, Louis Aliot, alors vice-président du FN, avait déclaré : « C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous […] À partir du moment où vous libérez ce verrou idéologique, vous libérez le reste ».
Par conséquent, « dans certains médias dominants, on répète que l’antisémitisme contemporain serait désormais principalement situé à gauche et aurait disparu de l’extrême droite », remarque la chercheuse. Et d’ajouter : « C’est une contre-vérité sociologique et historique. Quand on regarde les statistiques électorales, les électeurs qui déclarent les niveaux les plus élevés de racisme, d’antisémitisme et de xénophobie sont les électeurs d’extrême droite. »
Procès Enthoven : quel cadrage pour les trois médias ?
Au-delà des réactions politiques et du débat sur la place de l’antisémitisme à gauche, une autre question se pose : comment les médias mettent-ils en récit les accusations d’antisémitisme elles-mêmes ? Le procès de Raphaël Enthoven permet de comparer concrètement leurs choix éditoriaux, à commencer par leurs titres.
Le Figaro, Libération et Le Monde ont couvert le procès de Raphaël Enthoven, essayiste et animateur de radio, poursuivi après avoir qualifié La France insoumise de mouvement « passionnément antisémite ». En comparant leurs titres, une question apparaît : les trois journaux racontent-ils d’abord une accusation contre LFI, une controverse politique ou un débat sur la liberté d’expression ?
Trois quotidiens, trois portes d’entrée
Les titres recensés dans le corpus mettent en évidence des différences de formulation.
- Le Figaro, le 23 septembre 2025 : « Procès Enthoven : La France insoumise est-elle « passionnément antisémite » ? »
- Libération, le 23 septembre 2025 : « Attaqué en justice, Raphaël Enthoven veut faire le procès en antisémitisme de LFI »
- Le Monde, le 25 septembre 2025 : « Raphaël Enthoven dénonce l’“antisémitisme d’atmosphère” de LFI »
Le titre du Figaro questionne et reprend l’expression la plus forte du tweet. La formulation place directement LFI au centre de l’interrogation : le lectorat est invité à considérer la qualification d’« antisémite » comme l’objet du débat. Le mot « procès » rappelle la dimension judiciaire de l’affaire, mais la question du titre déborde le seul examen de l’injure : elle porte aussi sur la caractérisation politique du mouvement.
Le titre de Libération adopte une autre entrée. Il ne demande pas si LFI est antisémite : il présente Enthoven comme un acteur qui « veut faire le procès en antisémitisme de LFI ». L’expression « faire le procès en » suggère une démarche de mise en accusation, au-delà de la procédure judiciaire elle-même. Le titre met donc davantage l’accent sur la stratégie argumentative du chroniqueur et sur la manière dont il entend porter l’accusation dans l’espace public.
Ils dénoncent un antisémitisme que je qualifie de « supposé » , parce qu’il n’y a jamais de plainte, avant que les médias ne se saisissent de la polémique. Les accusations qui pèsent sur le RN sont, elles, issues d’enquêtes.
Lilan Alemagna, journaliste au service politique de Libération
Le titre du Monde se concentre, lui, sur une formule précise : l’« antisémitisme d’atmosphère ». Le verbe « dénonce » attribue clairement cette interprétation à Enthoven. Le journal ne transforme donc pas directement cette expression en constat journalistique : il identifie celui qui la défend. La formule entre guillemets permet également de signaler qu’il s’agit d’une notion controversée, et non d’une qualification judiciaire établie. Cette manière de présenter la déclaration fait écho à la vocation généraliste du Monde et à son affichage d’indépendance éditoriale. Elle peut favoriser une présentation centrée sur les protagonistes et leurs arguments.
Laura Carabrese souligne que « le choix des mots n’est jamais anodin : il peut influencer la manière dont un événement est compris et servir à défendre une position ». Cette remarque invite à examiner ce que ces formulations mettent au premier plan et ce qu’elles laissent en retrait. Un titre sélectionne un aspect de l’événement et propose une première interprétation : pour la sémiologue, « les mots sont un cadrage sur les faits ». Mais trois titres ne suffisent pas à démontrer un traitement favorable ou défavorable à un parti.
De l’accusation au jugement
Le 10 octobre 2023, Le Figaro titre : « Pour Gérald Darmanin, LFI n’a pas « démontré » qu’elle n’était pas antisémite ». Le 4 mars 2024 : « Il s’exprime comme un antisémite ». : Éric Dupond-Moretti cible Jean-Luc Mélenchon ». Le lectorat distingue la voix du responsable politique de celle du journal, mais la première formule place LFI devant l’obligation de prouver un négatif.
D’autres titres proposent déjà un point de vue. Les 5 et 6 janvier 2024, Le Monde écrit : « Comment Jean-Luc Mélenchon cultive l’ambiguïté », puis « La lente dérive de Mélenchon ». Le titre ne rapporte plus une déclaration, il décrit une continuité.
« Brebis galeuses » : l’accusation devenu titre
Le vocabulaire fort ne concerne pas que LFI. Le 21 juin 2024, Libération qualifie lui-même des candidat·es du RN de « racistes, antisémites et complotistes ». Quelques jours plus tard, la formule change : Jordan Bardella plaide des « erreurs de casting » et parle de « quatre ou cinq brebis galeuses », là où Mediapart compte « quelque 80 cas problématiques ». L’expression est d’abord un cadrage de défense : quelques cas isolés, étrangers à la ligne du parti.
La presse la reprend avec des guillemets. Le 4 juillet, Libération évoque des « brebis galeuses », et le 7 juillet titre sur « une trentaine de “brebis galeuses” élues députées, au moins une cinquantaine défaite ». Le mot est celui de Bardella, mais les chiffres du titre le contredisent. La formule revient en 2026 : le 19 janvier, le RN « persiste à investir des “brebis galeuses” », puis de « nouvelles “brebis galeuses” » apparaissent le 13 février. La répétition et le verbe « persiste » transforment un cas isolé en problème durable. La presse la reprend avec des guillemets.
Un mot né dans la bouche d’un responsable politique, repris par les titres, puis retourné contre lui, montre qu’un terme emprunté porte avec lui le cadre de celui qui l’a prononcé. Ces choix tiennent aussi à une contrainte. Pour la sémiologue Laura Carabrese, « la nuance impliquerait une dialectique, un raisonnement, on n’a pas le temps de faire ça ». Un titre doit attirer et résumer en quelques mots, ce qui favorise les formules immédiates.
Au Monde, le choix des mots n’est pas laissé au hasard : « On fait très attention aux termes : nous ne faisons pas d’accusation. On parle de propos qui peuvent être pris comme antisémites, ou qui sont ambigus », explique la journaliste Sylvia Zappi.
Les garde-fous de la nuance
À Libération comme au Monde1, les journalistes ont des moyens définis pour maintenir de la nuance dans le traitement d’un sujet aussi sensible. Contextualiser, d’abord, puis discuter. « Au moment de l’affaire Epstein, nous avons eu un débat dans la rédaction : certains disaient que les propos de Jean-Luc Mélenchon n’étaient pas antisémites, d’autres si. Nous nous sommes accordés collectivement pour ne pas écrire qu’il était antisémite, mais qu’il “flirtait avec l’antisémitisme” », explique Lilian Alemagna, journaliste à Libération. « Pour nous, Jean-Luc Mélenchon n’est pas considéré comme antisémite tant qu’il n’est pas condamné pour antisémitisme. »
Troisième garde-fou, apporter différents points de vue dans un même article : « le responsable LFI qui défend Jean-Luc Mélenchon, le spécialiste qui le contredit », illustre le journaliste. « Le travail du journaliste est d’apporter au lecteur plusieurs versions du fait, pour qu’il se fasse son avis. »
Il reste une limite, que les deux journalistes assument : cette prudence ne vaut pas symétrie. Sylvia Zappi, du journal Le Monde, affirme appliquer aux deux partis « les mêmes règles », mais « nous ne mettons pas de signe égal entre les deux ». Côté RN, selon elle et lui, les preuves et les condamnations existent ; côté LFI, il ne s’agit que d’allusions à interpréter.
Méthodologie
Tout part d’une hypothèse : la couverture que les médias réservent aux accusations d’antisémitisme visant La France insoumise manquerait-elle de nuance ? Le travail d’Acrimed, résumé dans la vidéo de Blast « Les médias contre Mélenchon et LFI : 15 ans de diabolisation », l’a renforcée. Pour la vérifier, La Fabrique de l’info a cherché à étudier le traitement de ces accusations dans la presse écrite, en le comparant à celui des accusations visant le Rassemblement national.
Choix des sources :
La Fabrique de l’info a analysé trois médias de presse quotidienne nationale :
• Le Monde (centre-gauche)
• Le Figaro (libéral-conservateur)
• Libération (gauche)
Pourquoi eux ? Ils font partie des cinq principaux titres de PQN (ACPM), et leurs lignes éditoriales permettent de rendre compte de la diversité du paysage médiatique.
Temporalité :
Point de départ : le 7 octobre 2023, date des attaques terroristes du Hamas en Israël. La guerre s’invite dans le débat public français et les accusations d’antisémitisme visant la France insoumise se multiplient.
Date limite : le 27 septembre 2026, veille de la publication de l’enquête de Médiapart qui dévoile l’existence d’écrits antisémites de Jordan Bardella. Il est encore trop tôt pour mesurer le réel impact médiatique d’une telle révélation.
Analyse données :
La Fabrique de l’info s’est appuyée sur les articles du Monde, de Libération et du Figaro disponibles sur Europresse.fr, un agrégateur d’articles de presse en ligne. Elle en a extrait les articles faisant mention, dans le titre et le corps du texte, d’un lien entre :
• La France insoumise/les Insoumis·es et l’antisémitisme
• Le Rassemblement national et l’antisémitisme.
Puis nous avons sélectionné les articles faisant apparaître, dès le titre, le terme “antisémitisme”. Nous n’avons gardé que ceux de plus de 350 mots et éliminé de notre corpus les éditoriaux et chroniques, qui révèlent un parti pris clair du ou de la journaliste ou intervenant·e.
Analyse de texte :
Nous avons réalisé une analyse qualitative de la couverture médiatique de l’antisémitisme associé à LFI et au RN. Nous avons retenu deux exemples traités par Le Monde, Libération et Le Figaro, et comparé leur traitement médiatique d’un même sujet.
Notre analyse s’est concentrée sur la titraille (titres, surtitres, sous-titres et intertitres) en examinant plusieurs critères :
• Le traitement éditorial : quels termes employés, quels éléments mis en avant,
quelles différences de formulation ou de cadrage ?
• La victime : qui est présenté·e comme victime de l’antisémitisme dans l’article ?
• Le·la porteur·se de l’accusation : qui formule l’accusation d’antisémitisme et à
qui est-elle adressée ?
• Le sujet visé : quelle personne, quel parti ou quel groupe est mis en cause ?
• Le contexte : dans quelles circonstances l’accusation est-elle formulée et à quels
événements est-elle rattachée ?
- Contactée, la rédaction du Figaro n’a pas donné suite à notre sollicitation. ↩︎

