La semaine « noire » du 5 octobre 2026 marquée par deux grandes manifestations en soutien au mouvement des lycéen·nes qui revendiquent des meilleures conditions d’apprentissage, a été largement couverte par les médias locaux. Les journalistes évoluent dans un système médiatique qui vise à produire vite et plus, pouvant compromettre l’introduction de la nuance dans le récit des contestations sociales qui nécessitent un effort de contextualisation. Sur le terrain, ils s’attachent à dépasser ces contraintes.
Clémence Macé et Jeanne Olagne

« Quand les médias porteront-ils nos voix ? », « Écouter nos revendications, pas la télévision », « L’état nous pisse dessus, et les médias nous disent qu’il pleut ». Lors des manifestations bordelaises du 6 et du 8 octobre 2026, fruits d’une mobilisation entamée il y a un mois en région parisienne, les slogans abondent et remettent en cause le traitement journalistique des mobilisations des lycéen·nes. S’estimant silencié·es ou mal entendu·es, les jeunes dénoncent un manque de considération médiatique à leur égard. Les contestations sociales questionnent donc la place de la nuance dans leur traitement médiatique local.

Le libre-arbitre des journalistes de terrain
Jean-Marie Charon est sociologue, chercheur associé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et coauteur avec Arnaud Mercier de Gilets jaunes : un défi journalistique (Panthéon-Assas, 2022). Selon lui, quand un mouvement social surgit, les rédactions sont sidérées : « Elles sont dans une espèce de routine, influencée par l’agenda, et n’y comprennent rien. » De prime abord, les journalistes ne sauraient donc pas comment aborder le sujet. Parce qu’ils doivent le traiter à chaud, « ils se raccrochent aux grilles de lecture passées ». Il prend l’exemple de l’archétype du « casseur », très souvent employé dans la couverture médiatique des contestations sociales, qu’il considère comme « une vieille lune journalistique ». Jean-Marie Charon explique que les médias cherchent à interpréter l’événement encore en train de se produire. « Il y a un télescopage des a priori des hiérarchies, ici, sur les jeunes des banlieues, sans même avoir pris le temps d’analyser », observe le sociologue. Lorsque les journalistes de terrain « vont vouloir rectifier cette interprétation imposée par les supérieurs, une tension va s’exprimer », poursuit-il. Il considère donc que les hiérarchies donnent leur propre perception des faits sans entendre les éléments remontés par les journalistes sur le terrain.
A l’échelle bordelaise, cette « mainmise » des rédacteur·ices en chef sur le traitement médiatique ne semble pas se vérifier. Les 6 et 8 octobre, peu de consignes sont données aux journalistes. Camille Cassou, journaliste reporter d’images (JRI) au bureau de Bordeaux de l’Agence France Presse (AFP), explique qu’en manifestation, il ne faut jamais pré-définir son angle : « Si tu pars avec une idée en tête, c’est piégeux, ça peut t’éloigner de ce qu’il se passe vraiment. » Il faut rester à l’écoute du terrain et défier ses propres biais cognitifs. Pour ce faire, Jean-Charles Galiacy, rédacteur pour Sud-Ouest, a développé une démarche rigoureuse. « Pour être nuancé dans ma production journalistique, je diversifie les profils », confie celui qui remarque la tentation d’aller d’abord vers celles et ceux qui nous ressemblent. On retrouve cet effort de la nuance quand il coécrit un papier qui donne la parole à trois lycéen·nes, un étudiant mais aussi à une enseignante et co-secrétaire de FSU 33 ainsi qu’à la représentante de la Fédération des conseils de parents d’élèves de Gironde.
Une opinion partagée par Simon Barthélémy, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux. Dans le cortège du 6 octobre, il s’adapte en fonction des slogans. Il remarque une prédominance des chants hostiles à la police comme « ACAB » [All Cops Are Bastards, ndlr] ou « Tout le monde déteste la police ». Dans les conversations avec les manifestant·es, le journaliste raconte que le sujet des violences policières est récurrent. Il trouve ainsi son angle d’attaque pour son papier. « Il s’agit de saisir le contexte immédiat, d’autant que l’affaire du lycéen amputé d’une main à Lens par une grenade assourdissante était sortie la veille », rappelle-t-il.
Le défi du renouveau
« Moi je fais confiance aux journalistes pour qu’ils se fient à ce qu’ils vivent et ce qu’ils voient de leurs yeux », assure Elodie Touchais, rédactrice en chef adjointe à ICI Gironde. De son côté, Jean-Christophe Wasner, chef d’édition de Sud-Ouest, demande aux journalistes sur le terrain lors de la manifestation du 6 octobre de recueillir des témoignages de lycéen·nes qui réagissent au soutien des parents, syndicats et professeur·es pour alimenter le « direct. » Mais, « c’est sur le terrain que les journalistes trouvent des angles, qu’ils peuvent voir ce qu’il y a de plus à apporter aux lecteurs », assure-t-il. Le chef d’édition ajoute qu’il n’y a pas d’analyse ni de recontextualisation nécessaire pour les manifestations car « on a déjà évoqué les revendications la semaine dernière » [du 28 au 2 octobre, ndlr].
Si les journalistes sont libres de s’imprégner du terrain et de rapporter ce qu’ils y ont observé, il faut aussi se renouveler. Esther Suraud, journaliste vidéo pour le même quotidien, témoigne : « Si tu continues à poncer cet angle là, ça ne va plus intéresser les gens », remarque-t-elle. Elle choisit donc de couvrir la manifestation du mardi depuis le point de vue des parents. « On part du principe que les gens savent à peu près pourquoi ils manifestent, on voulait trouver du nouveau », se justifie la journaliste. Ce même jour, elle produit aussi des contenus pour les réseaux sociaux « presque en direct », pour documenter les avancées du cortège. « Faire une vidéo sur le coup d’envoi de la manifestation, c’est un format chic et pas cher », explique-t-elle, puisqu’il ne suppose pas d’interview mais de simples images d’illustration.

La contrainte d’une économie dégradée
Dans les médias locaux, il faut produire vite et en masse. Si les journalistes s’efforcent de se confronter au terrain et de laisser leurs a priori au placard, la réalité du métier les pousse quand même à l’accélération. Ces conditions d’exercice sont une contrainte à l’introduction de la nuance dans les productions journalistiques. Selon Jean-Marie Charon, vouloir gagner du temps pour raconter vite est une conséquence du système économique médiatique. Pour lui, dans les rédactions, il y a une injonction à l’instantanéité : « Il faut avoir des réponses immédiates, sans même avoir pris le temps d’analyser. » Ce temps de réflexion, nécessaire pour traiter une information avec nuance, est d’autant plus contraint que les modèles économiques des médias sont dégradés : « Depuis 2009, on a perdu 10% des effectifs des journalistes. Mais, à la fois, ils doivent travailler sur davantage de plateformes. »
Esther Suraud rend compte des conditions d’exercice complexes évoquées par le sociologue. Mardi, pour couvrir la manifestation, la journaliste travaillait en binôme avec son collègue du pôle vidéo resté au bureau pour monter. « On est en sous-effectif. Je n’avais pas le temps d’interviewer plusieurs profils ou de rappeler les faits », raconte celle qui a produit six vidéos en une journée avant de lâcher : « On finit épuisés ». Du côté de la radio publique girondine, l’équipe d’ICI Gironde est quotidiennement composée de trois journalistes devant couvrir les manifestations et le reste de l’actualité. « Nous devons faire des choix », explique Elodie Touchais. Le défi est de s’adapter aux réalités du monde médiatique comme aux effectifs réduits des rédactions.
Mais la radio du service public régional ou le média indépendant bordelais ne sont pas les seuls dans ce cas là. Vincent Piffeteau, JRI à France 3 Nouvelle-Aquitaine le démontre aussi. Quatre binômes par jour travaillent et lors des mobilisations, un ou deux sont mobilisés. Le JRI aborde l’obstacle propre à son média : « En télé, nous avons besoin d’être sur place pour l’image, ce n’est pas comme en presse écrite ou en radio, on ne peut pratiquement rien faire par téléphone alors forcément, on doit faire des choix. » Selon Jean-Marie Charon, une large part de l’exercice journalistique est désormais dédiée à la mise en forme, réduisant le temps accordé à l’observation, à la réflexion, à la contextualisation, qui permettrait l’introduction de la nuance.
Le droit à l’image des mineurs
Une autre difficulté s’ajoute au traitement médiatique télévisé de cette révolte lycéenne : « La parole des lycéens n’est pas toujours facile à récolter notamment à cause de leur âge », explique Vincent Piffeteau. Pour filmer un·e mineur·e, l’autorisation des deux parents est indispensable. Difficile donc, de leur permettre de s’exprimer. Une solution existe quand même pour laisser la parole aux premier·es concerné·es de cette actualité : le témoignage anonyme. « Mais cette manière de filmer est à prendre avec des pincettes, alerte le JRI. Pour beaucoup de téléspectateurs, une personne qui témoigne anonymement est forcément un casseur ou une personne violente. »
Pour pallier cela, Vincent Piffeteau explique recourir à la parole des professeur·es ou des étudiant·es majeur·es. Il récolte hors caméra, les témoignages des lycéen·nes pour ensuite trouver une personne majeure avec un discours similaire, sans forcer la main. Cette stratégie, qui vise à contourner la contrainte liée à l’âge des manifestant·es, n’est toutefois pas sans conséquences sur le traitement médiatique de leur mobilisation. Les journalistes sont obligé·es de laisser des adultes parler du fond à la place des mineur·es au cœur de la contestation sociale, ce qui pourrait contribuer à une forme de décrédibilisation de leur parole.
Sur le temps long, un travail d’équilibriste

Pour le reporter d’ICI Gironde, Stéphane Hiscock, proposer un traitement médiatique équilibré se joue sur le long terme. Difficile de nuancer dans un reportage radio qui ne dépasse jamais les deux minutes. « Nos formats ne sont pas extensibles », se justifie-t-il. « Nuancer, c’est notre travail », clame sa collègue, Elodie Touchais. « On essaie d’interroger un large panel d’interlocuteurs que ce soit en reportage ou en studio », poursuit-elle. Tout au long de cette semaine noire, les invités du matin d’ICI Gironde venaient ainsi d’horizons différents. Le mardi 6 octobre, deux jeunes scolarisés au lycée Montesquieu de Bordeaux ont pu témoigner au micro bleu de la radio régionale. Le lendemain, le principal du lycée professionnel Henri Brulle de Libourne et secrétaire du syndicat des personnels de direction de l’éducation nationale est venu s’exprimer. Enfin, le vendredi 9 octobre, la parole a été donnée à la secrétaire départementale adjointe du syndicat Alliance police nationale en Gironde. « Par ces invités et les divers témoignages, nous arrivons à apporter plusieurs points de vue pour que les auditeurs puissent se faire leur avis », affirme la rédactrice en chef.
« Les images de violences sont plus sexy »
La pratique journalistique et l’introduction de la nuance est aussi contrainte par les enjeux d’audience, rappelle Jean-Marie Charon. Ce qui est spectaculaire, la violence par exemple, dans le cadre des manifestations lycéennes, attire l’attention des lecteur·ices ou des spectateur·ices. « Des reporters me disaient, au moment des gilets jaunes, que les hiérarchies leur demandaient de ramener des images qui correspondaient à des extraits diffusés sur les réseaux sociaux », raconte le sociologue. La journaliste vidéo, Esther Suraud, l’admet, « les images de violences sont plus sexy et marquantes que les revendications des lycéens ».
Gaël Favennec, directeur du bureau de Bordeaux de l’AFP, refuse de verser dans le sensationnalisme. À force de discussions en conférences de rédaction, l’équipe a souhaité dédier un papier annexe aux violences présentes à la marge du cortège. « On ne nie pas les exactions mais le mouvement ne peut pas se résumer à ça. On a fait un travail éditorial pour que le papier général ne soit pas pollué par ces violences », confie le journaliste.

Elodie Touchais, affirme laisser à ses journalistes la liberté de choisir leur angle en soulignant quand même, sa volonté de montrer aux auditeur·ices que cette mobilisation ne se résume pas qu’à la violence. Pourtant, lorsque sont invités Théo et Liam au micro d’ICI Gironde le 6 octobre à 7h45, ils doivent attendre la sixième minute pour être interrogés sur leur revendications, après avoir été largement sondés sur les violences marginales. La rédactrice en chef adjointe dit ne pas écouter les reportages avant diffusion ni donner son avis quant à la préparation de l’invité du matin. Cette liberté notable laisse alors parfois place à des séquences qui entrent en contradiction avec la ligne éditoriale qu’elle porte.
Un effort de hiérarchisation
Ne pas mettre la violence au premier plan relève d’un choix éditorial. « On a un libre arbitre en tant que journaliste de terrain », explique Stéphane Hiscock, reporter à ICI Gironde. « Je croisais les doigts pour qu’il n’y ait aucun débordement important pour laisser place aux revendications », assume-t-il. À l’issue de la manifestation, une Assemblée générale devait avoir lieu porte de Bourgogne, qui n’a pas pu se tenir compte tenu des affrontements avec les forces de l’ordre. Cela, Stéphane a décidé de ne pas en faire état dans son reportage (diffusé à deux reprises le 7 octobre au matin), mais l’a évoqué en deux phrases dans le pied [sorte de conclusion dite en studio par le présentateur du journal, ndlr]. « C’est un choix éditorial, assume le journaliste radio. Si c’était sur Cnews, ils en auraient parlé bien plus longtemps. J’ai décidé de parler des lycéens car selon moi, ils ont rempli leur mission [manifester et exprimer leurs revendications dans le calme, ndlr] ».
Vincent Piffeteau, JRI pour l’antenne girondine de France 3, est lucide : la violence existe et il faut la documenter. Mais il souligne la nécessité de hiérarchiser l’information pour ne pas occulter le fond du sujet. « On peut montrer la violence dans une séquence, à condition d’avoir d’abord posé les revendications et le contexte », maintient-il.
Pour Vincent Piffeteau, l’objectivité existe si les médias ne parlent que de faits. Dès qu’il s’agit de mettre en avant une parole, cela ne peut pas être objectif : « Nous ne sommes pas nuancés car on transmet à la télévision, les discours les plus audibles et argumentés. Malheureusement, un jeune qui nous dit qu’il est content car il ne va pas en cours, on ne le met pas ». Il ajoute, « si on voulait être parfaitement objectif et nuancé, on devrait mettre les 15 000 interviews des 15 000 personnes présentes à la manifestation. »
« Sortir de sa place de simple rapporteur »
Pour Simon Barthélémy, rédacteur en chef d’un média à la ligne éditoriale marquée à gauche, l’essentiel reste le respect des principes déontologiques de la profession. « On fait des choix éditoriaux parce qu’on ne prétend pas produire un suivi exhaustif de l’actualité mais on respecte le contradictoire et c’est fondamental », assure-t-il. Lui, qui ne se dit « pas très fan des éditos », considère malgré tout que le journaliste peut commenter « en restant fidèles aux faits ». Il se sert des mots pour éclairer des phénomènes. Il est convaincu que se contenter du factuel ne suffit pas toujours. « Il faut sortir de sa place de simple rapporteur pour contextualiser les faits, même si certains nous jugeront tendancieux », argumente-t-il. Par exemple, dans son article sur la manifestation du mardi 08 octobre 2026, il rappelle que, sur la façade du commissariat de police des Capucins en partie calcinée, avait été inscrit par les auteurs « vengeance pour Eden », un jeune de 14 ans grièvement blessé à Saint-Ouen-l’Aumône par un tir tendu de lanceur de grenade lacrymogène. Cette simple mention reparle du contexte des violences policières. Le journaliste conclut : « Je ne justifie et n’invite pas à la violence mais je considère que c’est notre rôle de donner à la faire comprendre. »
« Ce ne serait pas pareil s’il y avait un BFM ou un CNews régional », lance Vincent Piffeteau. Selon lui, ces chaînes d’information en continu « pipent les dés » et donnent une place importante aux dégâts et aux affrontements. « Pour France 2 par exemple, il est compliqué de faire l’impasse sur ces images de violence que BFM passe en boucle », observe le journaliste. Cette absence de concurrence à Bordeaux permettrait aux médias locaux de ne pas sur-visibiliser les violences qui, très souvent, décrédibilisent les revendications. « Nous ne sommes pas obligés de médiatiser les trente personnes qui s’affrontent avec les forces de l’ordre et qui ne représentent pas du tout le mouvement », conclut-il.

