Le pari du journalisme de dialogue : faire parler ceux qui ne se parlent plus

Dix ans après avoir développé le « journalisme de dialogue », le journaliste américain Jeremy Hay revient sur cette méthode qui cherche à faire dialoguer des personnes que tout oppose. Entretien sur ses expérimentations, leurs résultats et les limites de cette manière alternative de faire du journalisme.

Théo Lamarque

Nous sommes en octobre 2016. La campagne présidentielle américaine opposant Donald Trump à Hillary Clinton révèle de profondes fractures politiques et culturelles. La course à la Maison-Blanche accentue la logique de camps et rend le dialogue entre démocrates et républicains toujours plus difficile. C’est dans ce contexte qu’Eve Pearlman et Jeremy Hay, deux journalistes américain·es, développent une approche qu’ils baptisent « Dialogue Journalism » (Journalisme de dialogue) et fondent l’ONG Spaceship Media en novembre 2016. Ils organisent des conversations entre des personnes qui ne se parlent plus et les nourrissent d’informations vérifiées. 

Au cœur de leur démarche, une question : le journalisme peut-il contribuer à réparer les fractures sociales au lieu de se contenter de les raconter ? Dix ans après les premières expérimentations de Spaceship Media, reprises dans d’autres pays, puis en France avec l’initiative Faut qu’on parle, les tensions entre le monde lycéen et les forces de l’ordre refont surface, tandis que la présidentielle de 2027 ravive la polarisation. Le journalisme de dialogue peut-il apporter une réponse à ces divisions ?

Lorsque vous avez lancé Spaceship Media, en pleine campagne présidentielle de 2016, qu’est-ce que vous vouliez apporter de nouveau au journalisme face aux divisions de la société ?

Le monde était tellement polarisé qu’il avait besoin d’autre chose de la part du journalisme. Nous avions commencé avant l’élection de Trump, mais les divisions étaient déjà très fortes pendant la campagne. Le journalisme ne s’y prenait pas forcément mal, mais la question était plutôt : que pouvons-nous faire d’autre, en tant que journalistes, pour être utiles ? C’est avec cette idée que nous avons commencé le projet Police and Youth à Alameda.

Quand vous avez commencé à développer le journalisme de dialogue en 2016, aviez-vous connaissance d’approches similaires ailleurs ?

À l’époque, on parlait beaucoup du journalisme de dialogue dans le milieu, car la profession subissait de fortes pressions économiques. On discutait donc beaucoup de la façon dont les journalistes pourraient faire les choses autrement, notamment en mobilisant les communautés et en regagnant la confiance du public. Nous avions connaissance d’autres types d’initiatives, mais pas de propositions similaires dans le journalisme. Avec ma collègue Eve Pearlman, nous nous sommes dit : essayons cette façon de faire. Nous avons adopté le terme journalisme de dialogue un peu plus tard.

Qu’est-ce qui permet à une conversation de fonctionner entre des personnes en profond désaccord ?

La conversation a besoin de temps pour se développer. Elle nécessite un certain degré de confiance entre les personnes qui y participent et qui ont des convictions différentes. Les gens abordent très souvent ce genre de conversations avec de la peur, de la méfiance, mais aussi un excès de confiance dans leur propre position. Les échanges ont donc besoin d’être guidés pour amener doucement à entrer dans la discussion sans sombrer dans le conflit et l’animosité.

Quelle méthode avez-vous mise en place pour permettre l’échange ?

Nous demandons d’abord aux participant·es de se présenter au sein du groupe. Puis elles et ils soulèvent des sujets, ou nous en proposons à la discussion. Nous agissons comme des arbitres neutres : notre objectif n’est pas de prendre parti ni de faire changer d’avis, mais de faciliter la conversation. Ensuite, nous rassemblons autant de faits que possible sur le sujet. Parfois, nous engageons une personne pour enquêter et rapporter ce qu’elle a trouvé. Nous appelons cela des « fact stacks » (« piles de faits »), que nous introduisons dans la conversation en précisant leurs sources. Ces éléments peuvent être contestés, servir à étayer un argument ou permettre d’élargir sa compréhension du sujet. Ils deviennent un matériau de discussion. Nous modérons enfin les échanges pour éviter qu’ils ne se réduisent à des attaques. Le groupe discute des biais des différentes sources et débat des faits présentés. Une partie de ces faits finit généralement par être acceptée, même lorsqu’elle contredit certaines positions. Dès lors, les conversations peuvent se développer.

Pensez-vous qu’une approche de journalisme de dialogue pourrait fonctionner dans une situation comme la nôtre en France, notamment avec les blocus qui ont lieu et la confrontation des manifestant·es avec la police ?

Je pense que la situation mériterait de tenter cette méthode. Parmi les forces de police comme parmi les personnes qui soutiennent les élèves, certaines seront prêtes à écouter les points de vue de l’autre côté. Mais d’autres ont intérêt à préserver le conflit et ne participeront pas. Il y a donc une place pour cette approche, mais elle n’est pas faite pour tout le monde.

Avez-vous un exemple démontrant que cette méthode pourrait fonctionner ?

Le meilleur exemple est celui des partisanes de Trump et de Clinton en 2017. (NDLR : les journalistes ont invité un groupe de 50 femmes à participer à une discussion sur Facebook pendant un mois.) Certaines participantes étaient devenues beaucoup plus ouvertes à l’idée que les autres avaient des raisons différentes, et parfois valables, de croire ce qu’elles croyaient. Leurs opinions ne reposent pas simplement sur le fait d’être malveillantes, racistes ou complètement opposées à leurs valeurs. La conversation a été très réussie. Les participantes ont noué de belles relations et certaines ont formé un groupe Facebook qui existe encore aujourd’hui. Elles se sont parfois rendu visite et, lorsque surgissent des sujets qu’elles ne comprenaient pas, elles revenaient dans ce groupe pour en discuter, parfois pour se disputer, mais au moins pour échanger sur leurs différences. Pour nous, c’était un banc d’essai : la preuve que cela pouvait fonctionner.

Où se situe la limite entre faciliter le dialogue et faire du journalisme ?

Probablement lorsqu’on fait davantage de médiation que de reportage. Je pense que l’un des objectifs fondamentaux du journalisme est de documenter. Si vous ne faites que de la médiation, sans documenter ni partager ce qui se passe avec le public, alors vous faites autre chose. C’est peut-être tout aussi précieux, mais ce n’est plus du journalisme.

Qu’espérez-vous que cette méthode apporte au futur du journalisme ?

Il n’a pas vocation à devenir l’unique méthode d’une rédaction, mais il pourrait trouver sa place dans presque tous les médias. J’aimerais voir davantage de rédactions l’expérimenter, avec une modération plus professionnalisée et un travail encore affiné sur les fact stacks. Le modèle que nous avions développé fonctionnait déjà bien pour créer des relations entre les personnes et peut encore servir aujourd’hui. L’immigration, par exemple, s’y prêterait particulièrement. C’est une question si complexe qu’elle est faite pour le dialogue. Elle offre de nombreux points de connexion entre des personnes qui défendent pourtant des positions différentes. Et c’est un enjeu si universel que, si le journalisme de dialogue se concentrait sur ce seul sujet, il pourrait déjà faire une différence.

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