Editorialistes de Radio France, équilibristes des matinales 

Dans un contexte médiatique polarisé, deux événements ont marqué l’actualité de l’année : la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque et la mobilisation lycéenne. Chaque matin, Patrick Cohen, Renaud Dély et Jean Leymarie analysent un fait d’actualité sur les antennes de Radio France. Si les éditorialistes se tiennent à une certaine dose de nuance sur le service public, elle varie selon les personnes.

Luca Mentzer et Louis Perret

À moins d’un an de l’élection présidentielle, les médias du service public n’ont jamais autant été pris à partie. La commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public a fortement contribué à cette offensive. Son rapporteur, Charles Alloncle, député de l’Union des droites pour la République (UDR), a joui d’une large exposition médiatique pour y exposer ses recommandations. Parmi ces dernières, il propose de remplacer les « éditorialistes du service public par des éditorialistes issus de la presse privée d’opinion ». 

La direction de France Inter a fait le choix, cet été, d’ajouter à sa grille Charles Sapin, alors numéro deux de Valeurs actuelles. Ce dernier a hérité de l’édito politique de la matinale du dimanche. À la suite de la protestation des salarié·es de Radio France, le journaliste d’extrême droite a finalement décidé d’abandonner sa case, après seulement deux semaines. Cependant, le casse-tête reste entier pour Sibyle Veil, présidente-directrice générale de Radio France, qui énonce comme principes « la liberté et la pluralité ». Ce dernier principe a été mis en avant pour que les idées d’extrême droite accèdent à un éditorial sur l’audiovisuel public.

Mettre en place un dialogue

France Inter, France Culture et France Info réveillent tous les matins des millions de Français et de Françaises. Parmi les trois éditorialistes, Patrick Cohen bénéficie de la plus large audience. Plus de 4 millions d’auditeur·ices écoutent ses analyses du lundi au jeudi sur France Inter. Renaud Dély est chargé de l’édito politique de France Info, la station d’information en continu du service public, du lundi au vendredi. Enfin, Jean Leymarie officie sur France Culture, la radio des intellectuel·les, du lundi au vendredi. Tous trois détaillent leurs points de vue sur les ondes du service public.

Avec ce rôle d’éditorialiste sur ces antennes, viennent certaines missions. Selon Béatrice Denaes, médiatrice de Radio France de 2015 à 2018 : « Le rôle du service public, c’est de donner les faits, les expliquer et les analyser dans le respect d’un équilibre politique. » Elle estime d’ailleurs que les éditorialistes se tenaient déjà à une forme de « pondération », voire de « modération », lorsqu’elle occupait ce poste. Comme si ces principes étaient constitutifs du rôle même des radios du service public. 

Ce devoir d’honnêteté transparaît dans la charte « Pour une information de confiance, Radio France s’engage », publiée en novembre 2023. Outre le fait que l’analyse doit être distinguée des faits, la charte va plus loin pour les éditorialistes. « Les journalistes sont amenés à procéder à des analyses et à apporter des explications sur des sujets parfois complexes. Ils veillent à présenter avec intégrité et avec équilibre les positions et arguments des parties prenantes. Ils veillent également à ne pas laisser transparaître leurs jugements personnels au travers de mots et d’expressions connotés, ou dans la hiérarchisation des actualités. »

Au contraire, lors du prime time radiophonique, entre 7 heures et 9 heures, les éditorialistes politiques de certaines stations privées sont plus ancrés politiquement. Sur RTL, le titulaire de cette chronique est Étienne Gernelle, directeur de l’hebdomadaire Le Point, dont la ligne éditoriale est classée à droite. Sur Europe 1, Alexis Brézet et Vincent Trémolet de Villers, respectivement directeur et directeur adjoint des rédactions du Figaro, se partagent l’exercice. Leur quotidien assume un positionnement à droite de l’échiquier politique. Cela peut amener à une analyse marquée politiquement.

Une polarisation pointée du doigt

Le 14 février 2026, en marge d’un meeting de Rima Hassan à Lyon, un militant d’extrême droite, Quentin Deranque, est mort après une rixe avec des membres de La Jeune Garde. Ce mouvement antifasciste, dissous par le ministère de l’Intérieur en 2025, a été créé par Raphaël Arnault, député qui siège avec La France Insoumise (LFI). Après la mort de cet homme, les débats se sont vite radicalisés, que ce soit dans le monde politique ou dans l’analyse médiatique. Par exemple, dans sa « Voix de droite », équivalent d’un édito politique à l’orientation assumée sur RMC, diffusé le 16 février, Charles Consigny parle « d’une extrême gauche […], violente et archaïque ». Les termes sont crus, l’interprétation est de mise.

Du côté des éditorialistes du service public, Patrick Cohen déplore la « polarisation », « l’inéluctable montée aux extrêmes » du débat public. Sur son antenne, Jean Leymarie épingle la droite qui pose LFI comme complice, et se demande même si c’est « le moment de jeter de l’huile sur le feu ». Il termine son papier avec une invitation claire : « La fièvre doit retomber. » Pour incorporer de la nuance dans ses billets, Jean Leymarie fait parfois un détour par le passé. Ce qui lui permet d’apporter du contexte et donc de mieux expliquer un fait divers. Il l’a par ailleurs fait deux jours après la mort de Quentin Deranque, afin de resituer les raisons des fortes tensions entre antifascistes et groupuscules néofascistes à Lyon. 

Une sensibilité nuancée

Un autre affrontement a lieu depuis fin septembre. Des lycéen·nes et étudiant·es qui bloquent leurs établissements ont fait face à une répression du corps policier. De plus, des milliers de personnes se sont réunies dans le pays pour protester contre le manque de personnel enseignant, la sélection de Parcoursup, ou la vétusté des établissements. De nombreux affrontements avec la police ont éclaté et de jeunes manifestant·es ont été blessé·es par les forces de l’ordre. 

Les éditorialistes d’Europe 1, station qui a pris un large virage à tribord, déroulent leur interprétation quelque peu droitière de l’événement. Vincent Trémolet de Villers parle de « gamins […] manipulés par LFI, qui attisent et excitent volontairement cette fièvre adolescente ». Il accuse également Jean-Luc Mélenchon de transformer « des personnes en déshérence en instrument à son service ». L’éditorialiste ne se repose pas sur des faits, rien ne lui permet d’affirmer sa comparaison, si ce n’est son opinion.

Sur le service public, c’est le contraire. Patrick Cohen nuance l’analyse faite des manifestations, tout en évoquant des épisodes violents : « Tous les bloqueurs ne sont pas des casseurs ou des incendiaires. Tous les incendiaires, les agresseurs de proviseurs ou de policiers, ne sont pas des lycéens […] ». Le lundi 5 octobre, il déplore également « la violence gratuite, sauvage ».

Lors de son choix de sujet, l’éditorialiste de France Culture fait jouer sa sensibilité et essaie de « regarder de manière un petit peu décalée ce qui a déjà pu être fait dans les journaux par exemple ». C’est le cas sur les violences causées par les forces de l’ordre. Jean Leymarie s’interroge : « Combien faut-il de blessés encore ? À quel moment ça s’arrête ? » Le chroniqueur de France Culture utilise ce procédé rhétorique dans ses éditos : poser une ou plusieurs questions, sans donner de conclusion fermée : « La nuance, c’est montrer qu’il existe plusieurs manières de voir les choses. » Il évoque les épisodes de violence « débridée » de certain·es manifestant·es, mais s’interroge surtout sur la « proportionnalité des réponses ». De ses propres mots, l’objectif de son éditorial est de « susciter une réflexion ».

Une nuance indispensable ?

Dans une interview à Télérama en 2024, Patrick Cohen définissait ainsi son travail : « Je suis persuadé que mon point de vue n’a aucune espèce d’intérêt, sauf s’il est appuyé sur des faits ou connaissances. » Renaud Dély le rejoint : « Un éditorial est un point de vue qui doit se baser sur des faits. C’est un jugement argumenté et il ne s’agit pas de l’imposer comme une vérité absolue et incontestable pour les auditeurs. » Jean Leymarie souscrit à cette analyse : « Le travail d’éditorialiste, ce n’est pas mon opinion sur un sujet, mais un point de vue informé. » 

Julien Lecomte, philosophe et spécialiste des médias, a consacré un livre à ce terme : Nuance ! La puissance du dialogue aux éditions des Pérégrines. Pour cet universitaire belge, le mot « nuance » a perdu de sa substance. « Je ne crois pas à la nuance qui serait : mettre la balle au centre. La nuance, c’est laisser la place au dialogue démocratique », définit-il. De son côté, Florian Tixier, maître de conférences à l’université de Lille, explique qu’il est « plus intéressant d ‘esmettre de la complexité que de la nuance ».

« Mettre de la nuance, c’est essayer de mettre un contre-argument. Quand on avance un argument, lorsque l’on veut défendre une position, [il faut] penser à évoquer quand même l’argumentaire de quelqu’un qui ne pense pas comme moi », analyse Renaud Dély. Jean Leymarie le rejoint : « la nuance, c’est montrer qu’il existe plusieurs manières de voir les choses ». 

Pour Florian Tixier, « un éditorial se fait dans un cadre journalistique. L’éditorialiste va choisir des éléments qui lui sont importants, il va les mettre en relation et les interpréter, pour formuler une opinion ». Toutefois, il ne catégorise pas les éditorialistes du service public comme tels. « Ce sont des chroniqueurs, donc c’est leurs paroles et leurs opinions. La chronique ne représente pas l’avis de toute la rédaction. »

Des différences sémiologiques sont tangibles entre les trois éditorialistes. Jean Leymarie se refuse à parler « des extrêmes » en un même bloc. « Je suis extrêmement prudent avec le mot extrême. » Au contraire, Patrick Cohen et Renaud Dély usent de cette rhétorique. Sur 14 éditos où Renaud Dély traite de l’affaire Quentin Deranque, ainsi que sur les mobilisations lycéennes (analysées jusqu’à vendredi 9 octobre), Renaud Dély met dos à dos le RN et LFI 5 fois sur 14 éditos, soit 36% de ses chroniques. « Renvoyer les extrêmes dos à dos, c’est une forme de position politique qui n’est pas clairement assumée », relève Florian Tixier.

La « violence » comme cadrage médiatique

Depuis plusieurs années, et plus récemment lors des mobilisations des lycéen·nes, l’utilisation du groupe de mots « violences policières » a fait l’objet d’une « guerre sémantique », selon la sémiologue Brigitte Besse. « Le gouvernement ne va jamais utiliser ce terme », indique-t-elle. Apte à dénoncer une « violence gratuite, sauvage » des lycéen·nes, Patrick Cohen n’emploie pas l’expression « violences policières » dans ses éditoriaux.

Jean Leymarie a consacré un billet entier aux violences policières lors des manifestations lycéennes. Tout en dénonçant ces « violences », il ne prononce jamais « violences policières ». Un exercice d’équilibriste. Pour traiter au mieux ces sujets, il a souvent recours à des extraits de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). « J’essaie de mettre une perspective historique », dévoile le titulaire du billet politique de France Culture depuis quatre ans. Dans le même édito, le journaliste de France Culture diffuse une archive datant de 1986. Bernard Deleplace, alors policier, réagissait à la mort de Malik Oussekine. De sa voix nasillarde causée par l’enregistrement sonore de l’époque, il dénonçait le discours démagogique des politiques sur la réponse des forces de l’ordre, comme un écho au temps présent. 

Le terme de « violences policières » ne revêt pas en soi une coloration politique. Mais, faire preuve de « discernement » – synonyme de nuance utilisé par Julien Lecomte – c’est utiliser le terme approprié pour parler d’une réalité. Le philosophe va plus loin : « On ne parle jamais de violences structurelles ou de violences systémiques dans les médias ». Brigitte Besse le dit : « C’est souvent le dominé qui ressent de la violence ». Florian Tixier enfonce le clou : « Ce qui passe pour la neutralité, de l’objectivité, pour un avis nuancé, c’est bien souvent la subjectivité des dominants. Certains points de vue peuvent bénéficier du privilège de ne pas apparaître comme un point de vue et de décrire les choses telles qu’elles sont ».

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