Au tribunal, rendre justesse

D’Outreau à Mazan, les journalistes doivent composer avec l’émotion suscitée par les affaires judiciaires, la présomption d’innocence et la pression médiatique. Comment rendre compte de la complexité d’un procès sans tomber dans le sensationnalisme ou renoncer à son esprit critique ?

Étienne Calmon–Mey et Elouan Crosnier

Des victimes, des coupables et des suspects : il suffit parfois de quelques jours pour qu’une affaire judiciaire se mue en débat public. Face à des procès qui suscitent une vive émotion, les journalistes ont une mission : distinguer les faits établis des accusations et des interprétations, sans céder à la pression médiatique.

Pourtant, de grandes affaires judiciaires portent encore les traces de dérives médiatiques. Outreau, le petit Grégory : ces noms rappellent combien la couverture d’un procès peut peser sur l’opinion publique. Mais comment ne pas céder au sensationnalisme et ne pas confondre prudence et mise à distance de la parole des victimes ?

Pour Franck Cognard, journaliste et rédacteur en chef de l’émission Affaires sensibles, sur France Inter, qui revient sur des événements marquants de l’histoire contemporaine, la réponse commence par une exigence : reconnaître ses propres biais. « Le journalisme objectif n’existe pas. L’objectivité est un leurre.  Le seul devoir auquel nous sommes tenus, selon moi, c’est l’honnêteté ». Chacun•e arrive dans une salle d’audience avec son histoire et ses convictions. L’enjeu n’est pas de prétendre s’en débarrasser, mais de savoir les interroger.

Le travail du journaliste ne consiste pas seulement à restituer les faits d’une affaire, mais aussi à rapporter ce qui se joue dans la salle d’audience. Geneviève Lecointre, journaliste longtemps spécialisée en police-justice aux Dernières Nouvelles d’Alsace, insiste sur l’importance de ces interactions : « L’agacement d’un juge, la réaction d’un avocat, les larmes d’une partie civile. » Autant d’éléments qui donnent à comprendre la dimension humaine d’un procès, à condition de les décrire avec précision, sans surinterprétation.

«  L’institution judiciaire peut se tromper »

Lors d’un procès, chaque partie peut faire entendre sa voix : victimes comme accusé•es. Mais cette confrontation des points de vue ne suffit pas à garantir la nuance. Un bon article suppose un travail rigoureux de vérification. « L’institution judiciaire peut se tromper », rappelle Marion Dubreuil, journaliste et dessinatrice judiciaire spécialisée dans les violences sexistes et sexuelles. Elle raconte : « Un jour, je suivais une audience de violences intrafamiliales en appel à Metz. Un policier qui était jugé pour avoir frappé sa femme et ses enfants. Des collègues sont venus le défendre alors qu’ils n’avaient aucune connaissance du contexte familial. C’était une parole d’autorité qu’il fallait mettre à distance. »

La cour d’appel a finalement reconnu les violences, avant d’estimer qu’il y avait un droit de correction [En janvier 2026, la Cour de cassation a rappelé qu’« aucun texte de droit interne n’admet un quelconque fait justificatif tiré d’un droit de correction éducative ». Une loi de juillet 2019 a également intégré au Code civil que l’autorité parentale s’exerce « sans violences physiques ou psychologiques », NDLR]. L’homme jugé n’a donc pas été condamné dans un premier temps. Dans sa couverture de l’affaire, Marion Dubreuil a quand même rappelé les infractions de l’accusé. 

« On ne peut pas constater des infractions et ne pas les condamner, c’est scandaleux », estime Marion Dubreuil. Finalement, la cour de cassation a cassé la décision d’appel. « Mais si j’avais suivi la lecture de la cour d’appel de Metz à ce moment-là, j’aurais retranscrit sans critique que cet homme était relaxé. Il ne faut pas être soumis à une lecture. » 

Outreau : quand les médias s’emballent

En 2000, dans le Pas-de-Calais, des faits de violences sexuelles sur enfants éclatent : c’est l’affaire d’Outreau. L’enquête conduit à la mise en cause de nombreux•ses adultes, dont plusieurs sont incarcérés. En 2004, dix personnes sont condamnées lors du premier procès, mais les doutes sur les preuves et les témoignages des enfants s’accumulent. En 2005, les six condamné•es qui font appel sont acquittés : au total, treize personnes sont innocentées. 

Dominique Wiel, l’un des accusés à tort d’Outreau, et son avocate Blandine Lejeune à Saint Omer le 28 mai 2004.

Un dysfonctionnement judiciaire mais aussi médiatique. Florence Aubenas, journaliste au Monde, a couvert le procès pour Libération à l’époque et a écrit l’ouvrage La méprise qui revient sur l’affaire. Dans une interview pour Le Temps en 2006, elle explique :  « Tout le monde (les médias) a perdu les pédales, a désigné nommément les suspects, publié les photos des accusés. Tout le monde a voulu démonter un horrible réseau pédophile et faire mieux que les autres. »  Une grande partie des médias a relayé les accusations de viols et de pédophilie comme des faits établis en exposant les noms, les visages et les vies privées des accusé•es avant le verdict du juge. 

Si ton travail ne fait écho qu’à une partie du dossier et relaie une parole que tu ne maîtrises pas, tu ne le fais pas. 

Marion Dubreuil

Cet emballement médiatique révèle surtout un manque de recul critique de la part des journalistes. Marion Dubreuil dénonce une forme de « paresse » et une « absence de travail » : « Si ton travail ne fait écho qu’à une partie du dossier et relaie une parole que tu ne maîtrises pas, tu ne le fais pas. » 

Une dérive que le sociologue Jean-Marie Charon attribue notamment au « suivisme des journalistes », nourri par « une relation de confiance, inévitable et réciproque avec les services d’enquête », comme il l’explique dans son article scientifique « Le traitement médiatique de l’affaire d’Outreau ».

L’écosystème médiatique, qui pousse les journalistes à publier au plus vite, est aussi problématique dans la couverture d’un procès. « J’ai de la chance de ne pas exercer à la même époque qu’Outreau car le regard critique des journalistes s’exerce plus facilement aujourd’hui », estime Marion Dubreuil.  Pourtant, l’emballement est encore présent. Un problème qui invite Marion Dubreuil à faire preuve de retenue et de modération. « J’ai très souvent alerté mes rédactions de ne pas suivre d’autres médias quand on n’avait pas de quoi traiter le sujet. »

L’émotion à l’épreuve des faits

Marion Dubreuil, autrice de la bande dessinée Pelicot, un procès pour l’histoire, a couvert le procès des viols de Mazan de septembre à décembre 2024, au cours duquel Dominique Pelicot et une cinquantaine d’hommes ont été jugés pour des viols et agressions sexuelles sur Gisèle Pelicot. « Il y a un tri à faire entre les émotions qu’on ressent et ce qu’on va retraduire », explique-t-elle. Pour autant, l’émotion n’est pas seulement un obstacle journalistique. « Il y a des choses qu’on comprend et qu’on perçoit aussi par nos émotions. »

Gisèle Pelicot après le verdict du procès des viols de Mazan, le 19 décembre 2024 à Avignon.

La journaliste estimait que son propre dégoût face aux images diffusées lors du procès n’avait pas d’intérêt à être raconté. En revanche, observer cette même émotion chez les personnes présentes dans la salle d’audience pouvait apporter un éclairage sur ce qui s’y jouait. « Il faut revenir à l’observation et au compte-rendu pour faire un pas de côté par rapport à ses propres émotions. »

Rapporter les faits sans rendre justice à l’émotion, ce serait même un problème, voire une déformation de la réalité.

Annik Dubied, chercheuse en journalisme et communication

Pour Annik Dubied, chercheuse en journalisme et communication et directrice de l’Académie du journalisme et des médias (AJM) à l’Université de Neuchâtel, « rapporter les faits sans rendre justice à l’émotion, ce serait même un problème, voire une déformation de la réalité ».

L’émotion a donc toute sa place dans le traitement journalistique, à condition de ne pas prendre la place des faits. « Il faut que l’auteur puisse faire la différence entre les faits avérés et l’impression de la personne qui les rapporte. » Un équilibre à trouver, alors que la médiatisation d’une affaire peut rapidement faire émerger des certitudes chez le ou la lecteur•ice, avant même que la justice ait rendu sa décision. « Ce que les journalistes doivent faire, ce n’est pas être objectif, c’est rechercher la vérité », analyse-t-elle. Il faut alors distinguer les faits établis des interprétations, sans effacer toute subjectivité. Car dans les affaires judiciaires, où les faits peuvent susciter une forte émotion, être nuancé ne consiste pas à rester froid ou distant.

Le langage, une arme essentielle

« Il faut choisir chaque mot comme un peintre choisirait ses couleurs. » Cette citation de la grande chroniqueuse judiciaire du Monde Pascale Robert-Diard au festival du quotidien national en 2024, résume l’importance du vocabulaire dans le traitement des affaires judiciaires. Un mot peut orienter la perception du ou de la lecteur•ice, dramatiser une situation ou, à l’inverse, atténuer la portée des faits.

En 2014, Franck Cognard couvre le procès Bamberski pour le service police justice de France Inter. L’affaire remonte au 10 juillet 1982, lorsque Kalinka Bamberski, 14 ans, est retrouvée morte au domicile de son beau-père allemand, Dieter Krombach. Son père, André Bamberski, soupçonne ce dernier d’être impliqué dans sa mort. L’allemand est condamné par contumace en France en 1995 sans être emprisonné. Bamberski organise donc en 2009 l’enlèvement de Krombach, ce qui lui vaut d’être condamné à un an d’emprisonnement avec sursis. (NDLR :  La contumace désigne la situation d’un prévenu ou d’un accusé jugé en son absence).

« C’est illégal, mais est-ce vraiment illégitime ? »

Franck Cognard

Le journaliste raconte : « Je comprends son combat pour que justice soit faite pour sa fille. Je ne peux pas m’empêcher de penser que ce qu’il a fait est légitime. » Pour résoudre cette contradiction, Franck Cognard l’a formulé de cette manière : « C’est illégal, mais est-ce vraiment illégitime ? C’est ce que j’avais trouvé pour être en accord avec moi, humainement et journalistiquement. Donc, les nuances, on peut les apporter dans la formulation qu’on donne. »

Patrick Poivre d’Arvor, ancien présentateur du JT de TF1, est accusé en 2021 de viols et d’agressions sexuelles par l’écrivaine et journaliste Florence Porcel. Une libération de la parole qui entraîne une vague de témoignages de plus de 90 femmes. Franck Cognard remet en question l’emploi du conditionnel dans la couverture d’affaires judiciaires. « Je n’aime pas le conditionnel, c’est faux cul. C’est une sorte de petit camouflage, une façon de se débarrasser d’une obligation de vérifier notre travail. » Il estime aussi que la formule “PPDA aurait violé Florence Porcel” affaiblit la parole de la plaignante. Il préfère écrire que “Florence Porcel accuse PPDA de l’avoir violée”, afin de rapporter précisément ses déclarations sans présenter l’accusation comme un fait judiciairement établi. 

Geneviève Lecointre insiste elle aussi sur la nécessité de trouver les mots justes. Il faut, selon elle, éviter aussi bien le sensationnalisme que le pathos, pour « rendre compte de la réalité de ce qu’on aura vu, de ce qu’on aura entendu. »

Comprendre n’est pas excuser

« Au fil d’un procès, plus on le comprend, plus on se rend compte que les faits ne sont pas si évidents et simples, ils sont toujours beaucoup plus nuancés », considère Geneviève Lecointre. Comprendre les mécanismes qui ont conduit à un crime ne signifie pas le justifier. « En tant que journaliste, on essaye de comprendre l’incompréhensible. Par exemple, un père qui a tué sa fille de 7 ans pour faire souffrir la mère : On ne cherche pas à légitimer mais à comprendre  comment cette personne, à force d’isolement en est arrivée là. Toute la nuance, elle est là-dedans », insiste la journaliste.

Marion Dubreuil illustre cette idée avec l’affaire des viols de Mazan.  « La question n’était pas de savoir si ces hommes étaient coupables ou innocents car le verdict était évident, c’était de comprendre comment ils en étaient arrivés là. » L’enjeu journalistique ne se limite pas à rendre compte des accusations et de leur issue judiciaire. Il s’agit aussi d’interroger les mécanismes qui conduisent des individus à commettre de tels actes. Cette démarche ne revient ni à minimiser la gravité des faits, ni à excuser leurs auteur•ices. 

La nuance n’interdit pas de trancher

La nuance dans la chronique judiciaire ne saurait se réduire à une prétendue neutralité. Il faut parfois faire des choix. Le rédacteur en chef d’Affaires Sensibles le revendique. « Si on refaisait une émission sur la loi Simone Veil, on n’accepterait pas quelqu’un qui est anti-avortement, au nom de certaines valeurs. Ce n’est pas être engagé, mais un engagement envers le métier », précise-t-il.

Chaque procès est différent, l’important est de s’en tenir aux faits. « Dans l’affaire PPDA,  j’y vais avec mes convictions et mes a priori. Je ne suis peut-être pas très nuancé, mais en même temps, c’est une affaire qui ne prête pas vraiment à la nuance. » Il conclut : « Il faut savoir être rigoureux, exigeant, mais on peut y aller sans être neutre et chercher une fausse objectivité qui serait de l’hypocrisie. »

Car la déontologie journalistique n’empêche pas les journalistes d’exprimer des opinions ou une forme de subjectivité. « Simplement, il faut que ça puisse être distingué des faits », éclaire Annik Dubied. « Face aux horreurs auxquelles peuvent être confrontés les chroniqueurs judiciaires, il faut tout simplement appliquer des méthodes journalistiques, telles que les journalistes les apprennent. »

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