Le dessin de presse préfère piquer juste plutôt que frapper fort

En 2015, l’attentat terroriste contre le journal satirique Charlie Hebdo marque profondément le monde du dessin de presse en France. Dix ans après, attaché·es à davantage de nuance et de finesse, les dessinateur·ices cherchent moins à choquer qu’à inviter à la réflexion, sans pour autant renoncer à leur liberté d’expression.

La Fabrique de l’info – Marine Benoin, Elisa Ory et Fabien Tricault

« Un coup de poing dans la gueule » : voilà la formule utilisée par François Cavanna, cofondateur des journaux satiriques Hara Kiri et Charlie Hebdo, pour désigner ce que doit être le dessin de presse. « C’est vrai qu’on a tous cette phrase en tête, reconnaît le dessinateur de presse Jérôme Sié, alias Sié. « Je me disais, oui, il faut être efficace, rentrer dedans, choquer le lecteur. »

Mais l’attentat terroriste dans les locaux parisiens du journal Charlie Hebdo, en janvier 2015, fait l’effet d’un électrochoc dans la profession. Face à la violence de cette attaque contre leur liberté d’expression (le journal a été visé après avoir publié des caricatures du prophète Mahomet), les dessinateurs·ices s’interrogent sur ce que peut et doit être le dessin de presse.

Sié dit sentir les effets de cette réflexion dans son propre style : « Au fur et à mesure des années, je me suis mis à nuancer. Les propos de Cavanna m’inspirent mais j’aime aussi la phrase de Tignous [le dessinateur Bernard Verlhac, assassiné dans les locaux de Charlie Hebdo, ndlr] qui disait qu’un bon dessin, c’est celui qui fait réfléchir. »

« J’exerce un regard critique »

Héritier de l’esprit fondateur de la Révolution de 1789, le dessin de presse à la française est connu pour son usage décomplexé de la satire et de la moquerie. Dans cette lignée ont été fondés L’Assiette au beurre en 1901, Hara Kiri en 1960 et Charlie Hebdo en 1970. Or, cette situation est loin d’être universelle : « La notion de nuance est très culturelle, souligne le chercheur en sciences de l’information et de la communication Antoine Janon. Il y a des dessins publiés en France qui sont inacceptables dans d’autres pays. » 

Pour les dessinateur·ices, dont Sié, assumer cette tradition n’empêche pas de prendre quelques distances : « J’exerce aussi mon regard critique vis-à-vis de Charlie Hebdo. Je me suis mis à penser qu’on pouvait faire autrement et j’ai commencé à m’inspirer davantage de ce qui se fait dans les pays étrangers. »

Susciter la réflexion

Le défi pour la profession : commenter l’actualité dans un format contraint, court et synthétique. Un obstacle à la nuance ? Pas vraiment, selon Sié : même si le dessin est un genre journalistique d’opinion, la nuance est « essentielle ».

Pour Patrick Lamassoure, alias Kak, président de l’association internationale de dessinateur·ices Cartooning for Peace : « L’idéal, c’est qu’il y ait une deuxième couche : après l’émotion, la réflexion. »

Tous deux l’avouent, ils auraient dessiné autrement il y a vingt ans. Plutôt que de « taper » directement sur une personnalité politique, Kak cherche désormais à aller plus loin que la simple critique. Il cite notamment un dessin paru dans l’Opinion le 7 octobre dernier, consacré au contre-budget du Rassemblement national de Marine Le Pen. Au lieu de représenter la candidate à l’élection présidentielle comme « incapable de maîtriser les bases des mathématiques », il choisit de souligner le décalage entre ses ambitions et la faisabilité réelle de ses propositions.

Dans son dessin pour l’Opinion, le 7 octobre 2026, Patrick Lamassoure, alias Kak, a choisi de caricaturer Marine Le Pen défendant le contre-budget du Rassemblement national. © L’Opinion

« Remettre un peu de gris »

Si le drame de Charlie Hebdo a fortement marqué le milieu du dessin de presse, il n’explique pas à lui seul l’évolution de la réflexion. Celle-ci s’inscrit dans un monde où la réalité semble parfois caricaturale : « On se retrouve très souvent face à des personnalités qui mettent en avant leurs opinions. Ces gens sont des caricatures vivantes, dans leur prise de parole, parfois même dans leur attitude physique. Ils sont au niveau maximum d’exagération qu’on peut imaginer », expose Kak.

Il cite Donald Trump, qui avait suggéré, en pleine pandémie de Covid-19, d’envisager de boire ou de s’injecter de la javel pour lutter contre le virus. « Je me dis : mais je ne peux pas aller plus loin que lui ! » Comment dessiner lorsque les faits semblent déjà invraisemblables, que les discours atteignent un niveau d’exagération difficile à surpasser ? Pour Kak, son rôle est alors de « remettre un peu du gris dans un monde manichéen qui paraît trop noir ou blanc ».

Pour autant, la nuance ne doit pas effacer la force du dessin, ni sa capacité à déranger. « Il y a un juste milieu à trouver entre le rentre-dedans et la nuance », résume Sié. Il ne se prive pas de traiter des sujets sensibles, comme la situation à Gaza. Quand on lui demande d’illustrer, il nous parle de deux dessins : l’un met en scène un agent de l’ONU, devant des contours de cadavres à la craie, s’étonnant que « l’enquête s’annonce difficile ». Le deuxième illustre un jeu télévisé, suggérant le mot « génocide ». Intentionnellement, le mot n’est pas évoqué par les participant·es, au profit du mot « gêne ». « Il vaut mieux suggérer l’horreur en recourant à l’imagination du lecteur, que de montrer directement la réalité. »

Dessin de Jérôme Sié dans ©100 dessins pour Gaza
Dessin de Jérôme Sié dans ©100 dessins pour Gaza

« Ce n’est pas de l’autocensure »

Nuancer ses dessins, certes, mais pas à n’importe quel prix. Les dessinateur·ices refusent l’autocensure. « Il existe des sujets sur lesquels je m’abstiens de faire rire à tout prix, de vouloir choquer. […] Ce n’est pas du tout une forme d’autocensure, c’est une façon de mieux penser son métier et les répercussions que l’on peut avoir », souligne Sié. Membre de Cartooning for Peace, il reconnaît cependant que la frontière entre nuance et autocensure peut être « très ténue ».

Avec l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux, les dessins sont diffusés plus largement, et de nouvelles pressions apparaissent : cyberharcèlement, polémiques dans l’opinion publique, jusqu’aux menaces de mort. Il faut aussi composer avec la jeune génération, plus sensible au respect des minorités et à la lutte contre les discriminations : « Certains propos des caricaturistes, comme pour les humoristes, ne sont plus acceptés dans nos sociétés contemporaines, qui les considèrent comme sexistes, racistes, ou trop graveleux », souligne le chercheur Antoine Janon.

Pour les dessinateur·ices, qui se revendiquent avant tout journalistes, l’évolution du métier ne doit pas s’accompagner d’une restriction des libertés. C’est ce que défend Coco, dessinatrice pour Charlie Hebdo et Libération, dans une interview accordée à FranceInfo le 8 février 2026 : « On est confrontés à un peu plus de frilosité, ou à des réactions épidermiques parfois, quand on utilise cette liberté d’expression et qu’on la pousse. […] C’est notre travail aussi de pouvoir aller le plus loin possible dans ce qu’on dit. Quand on est dans un journal satirique, on n’est pas censé faire des choses tièdes, convenues. »

Le dessin de presse : une liberté encore attaquée

Dans les pays où la liberté de la presse est menacée, les dessinateur·ices risquent la prison ou même la mort. C’est ce qui est arrivé au caricaturiste russe et critique de Vladimir Poutine Semion Skrepetski, assassiné le 15 juin 2026 en Pologne. 
De leur côté, les pays occidentaux ne sont pas épargnés par les mesures visant à réduire les journalistes au silence. Le quotidien états-unien The New York Times a annoncé en juin 2019 qu’il cessait définitivement de publier des caricatures politiques dans son édition internationale. Cette décision a été provoquée par une vive polémique à la suite de la publication d’un dessin jugé antisémite, mettant en scène Donald Trump tenant en laisse Benjamin Netanyahu représenté en chien avec une étoile de David sur le collier.

Plus récemment, en janvier 2025, Ann Telnaes, alors lauréate du prix Pulitzer, a démissionné du Washington Post après la censure d’une caricature représentant Jeff Bezos, le propriétaire du journal. 

En France, la censure reste rare, mais la menace de procédures-bâillons plane toujours sur les dessinateur·ices de presse. Début septembre 2026, le journal en ligne d’investigation locale Médiacités a révélé que la dessinatrice Twister était poursuivie pour diffamation par le délégué général du Conseil économique, social et environnemental d’Auvergne-Rhône-Alpes pour avoir illustré une enquête sur le climat délétère au sein de cette institution. L’affaire a étonné beaucoup de dessinateur·ices, dont Sié : « Il n’y a rien de diffamatoire, le dessin est très gentil. Ce procès n’ira nulle part, c’est juste une façon de faire perdre de l’énergie, du temps et de l’argent. »
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