Un corps au milieu des décombres, un visage blessé, une foule qui fuit sous les tirs. En quelques secondes, une photographie peut faire surgir une réalité que des pages de texte peineraient à restituer. Mais que montre-t-elle réellement ? Et que produit-elle sur la personne qui la regarde ? Face à la violence du monde, la nuance est fine entre la nécessité de témoigner et le risque de transformer la souffrance en spectacle.
Matthieu Delour et Tara Tresseres

Des téléphones portables alignés comme des petits cercueils qui sonnent dans le vide. Après un attentat dans un bus, pendant la deuxième Intifada [second soulèvement palestinien contre l’occupation israélienne, de septembre 2000 à 2005, ndlr], ce sont ces objets ordinaires, privés de leurs propriétaires, qui racontent l’ampleur du drame. Antoine Janon, ancien journaliste reporter d’images (JRI) passé par TF1 et ayant couvert de nombreux terrains de guerre, se souvient des rushes qu’il découvre au montage. Pas de corps mutilés, pas de sang : pourtant la violence de l’attentat est là, presque palpable. « Le message est hyper violent mais pas l’image, pour moi c’est ça la nuance », résume-t-il.
Cet exemple pose une question centrale pour les photojournalistes qui couvrent des conflits : comment donner à voir la violence sans la transformer en spectacle ? Face à une photographie de guerre, d’attentat ou de catastrophe, l’émotion suscitée peut aveugler le public, comme le sensibiliser à l’événement. Ces images témoignent alors de ce que les mots peinent à décrire, mais risquent d’alimenter la sidération et de nourrir une consommation compulsive du malheur : faire défiler en boucle des images de victimes sur les réseaux sociaux, visionner à plusieurs reprises les vidéos d’un bombardement ou d’un attentat, ou encore passer d’une photographie de destruction à une autre, au fil de l’actualité, sans nécessairement chercher à comprendre les événements qu’elles documentent. Parfois qualifiées de munitions émotionnelles, elles sont rarement de simples illustrations. Leur cadrage, leur sélection et leur diffusion participent à la manière dont l’information est perçue.

De la photographie de terrain au web
Le rôle des photojournalistes, ou des JRI est de capturer la réalité, parfois teintée de violence. Selon Antoine Janon, il est parfois difficile de « se rendre compte de l’ampleur de ce qu’il s’est passé ». Pour lui, « la solution est davantage de suggérer la violence sans directement la montrer » car cette dernière attise la curiosité humaine. Il en va alors de l’éthique des photojournalistes de représenter dans sa globalité un évènement, qu’il soit traversé ou non par de la violence. « En me fixant cette limite de ne pas photographier que la violence, j’ai pu capter des scènes belles, drôles, voire d’une certaine douceur, au sein d’un rapport qui peut être violent. J’essaie d’extirper des nuances », explique Mathias Zwick, photographe français basé à Strasbourg dans une interview pour La Revue des médias en 2025. Selon Maxime Sirvins, photojournaliste pour Politis, l’esthétisme de la violence incite au clic : « Sur Instagram, je vais faire beaucoup moins de likes avec un portrait ou un reportage sur les algues vertes qu’avec du riot porn » (traduit par « porno émeutier » ou « porno d’émeutes » par Ulrike Lune Riboni, membre du Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation (CEMTI), dans ses carnets de recherche), explique t-il
Sur Instagram, je vais faire beaucoup moins de likes avec un portrait ou un reportage sur les algues vertes qu’avec du riot porn.
Maxime Sirvins, photojournaliste
Pour Allison Nella Ferrera, iconographe au Monde depuis 5 ans, la ligne du journal est claire : « Au Monde, on ne fait pas de « riot porn », de « death porn » ou de « violence porn ». On ne veut pas montrer un corps pour un corps. On va préférer montrer les violents plutôt que ceux qui subissent la violence, c’est la ligne du journal », explique-t-elle. « En tant qu’iconographe, je me permet des pas de côtés, dans les lives d’actus notamment. Je me rappelle de Marioupol, où j’avais mis dans le fil d’actu web sur l’Ukraine une image d’un pied qui dépassait des décombres. Ça avait beaucoup choqué, on s’en était pris plein la gueule dans les commentaires. »
La fabrique de l’émotion
Au sein des rédactions, il existe plus souvent des limites morales implicites, mais peu d’interdictions juridiques précises dans les textes sur ce qui peut être montré ou non. L’enjeu est de ne pas sidérer, ni obstruer la réflexion des lectrices et lecteurs. Cette fine nuance est principalement apportée lors des discussions en rédaction. Allison Nella Ferrera développe : “Au Monde, ces choix sont de l’ordre du ressenti humain. Ce sont des conversations quotidiennes avec les chefferies, aussi selon la sensibilité du rédacteur en chef du jour.»

La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, complétée par des dispositions ultérieures, encadre notamment la diffusion d’images portant gravement atteinte à la dignité d’une victime. Son article 35 quater prévoit une sanction lorsque la reproduction des circonstances d’un crime ou d’un délit porte gravement atteinte à la dignité de la victime et est diffusée sans son accord. Par ailleurs, l’article 222-33-3 du Code pénal prévoit une exception pour l’enregistrement ou la diffusion d’images de violence dans le cadre de l’exercice normal d’une profession ayant pour objet d’informer le public. Pour les journalistes de guerre, photographier et diffuser une scène extrêmement violente n’est donc pas automatiquement illégal, même si la légalité de chaque publication dépend des circonstances et des règles applicables.
La légende est aussi un moyen important de construire le récit des événements, et de leur apporter davantage de crédibilité. “On demande aux photographes d’être extrêmement précis car on se fait constamment accuser de publier des photos faites par intelligence artificielle. Il nous faut pouvoir prouver que ce n’est pas le cas, et plus on a d’éléments, de preuves, plus on a la légitimité de poster cette photo de notre côté ” détaille Alison Nella Ferrera.
À la télévision, les médias traditionnels semblent moins s’y référer, voire ne pas en avoir du tout. “À TF1 Il n’y a pas de charte précise, certaines choses sont de l’ordre de l’évidence.” confirme Antoine Janon. “Là où j’ai travaillé et sur les chaînes de télé en France, le JRI agit en bonne intelligence avec les sensibilités qui lui sont propres. S’il y a un doute, le rédacteur en chef donne son avis”, explique-t-il.
Il existe toutefois des recommandations de l’Arcom (l’autorité de régulation de l’audiovisuel et du numérique), qui appelle les diffuseurs à veiller au respect de la dignité humaine et à éviter toute représentation complaisante de la violence, notamment dans la couverture des conflits et des attentats. Les différentes branches de l’audiovisuel public disposent également de chartes déontologiques, qui posent des principes généraux sans toujours détailler les critères de sélection des images violentes.
À l’international, une violence codifiée par les chartes
Dans les agences de presse, les chartes déontologiques prennent le relais. Les codes sont plus facilement définis dans les textes. L’AFP (Agence France Presse) dispose d’une charte des “bonnes pratiques éditoriales et déontologiques”. Elle y détaille la pertinence de l’image quant à son devoir d’informer, et indique que les journalistes photo et vidéo ne doivent pas “manipuler les images pour les faire correspondre au texte”. L’agence publie notamment ses critères spécifiques concernant les images violentes. La charte de l’AFP invite ainsi les rédactions à s’interroger sur la nécessité informative des images violentes : contribuent-elles réellement à la compréhension des faits ou répondent-elles davantage à une curiosité morbide ? Elle souligne également la nécessité de préserver la dignité des victimes et de tenir compte de l’impact de ces images sur leurs proches. Une approche que l’on retrouve chez Reuters, dont les règles éditoriales précisent que la publication d’images graphiques doit répondre à un véritable motif journalistique et ne pas chercher gratuitement à choquer le public.
La charte de la BBC, média britannique, est, quant à elle, très précise. Ses règles éditoriales indiquent que les images ne devraient normalement pas montrer de violence graphique, de torture, de comportements extrêmement violents, d’exécutions ou encore certaines formes d’automutilation. Le média dispose même d’un système de classification de la violence, allant de « Moderate violence » à « Graphic violence », en passant par « Sexual violence ».
| Au delà de l’hexagone Au-delà de nos frontières, le rapport à la violence diverge. Sans parler des lignes éditoriales des journaux, la violence est définie et perçue en fonction de biais culturels propres à chaque personne : l’origine, le pays, la religion ou encore l’éducation. Antoine Janon explique que la perception de la violence et son acceptation par les populations relèvent en partie du rapport “culturel” à l’image. “D’expérience, les médias polonais montrent des images beaucoup plus crues que les nôtres. Les Canadiens, à l’inverse, sont bien plus réticents.” |
Torrent d’images
Cette responsabilité ne s’arrête toutefois pas aux portes des médias et des agences. Sur les réseaux sociaux, les images de conflits circulent souvent avant leur vérification, sans légende fiable, sans avertissement ni contexte et sans nuance qui permettrait de saisir justement le moment capturé. Elles peuvent être reprises, détournées ou instrumentalisées, tandis que les médias professionnels doivent décider s’ils les diffusent ou y renoncent.
Dans ce flux, leur valeur ajoutée ne réside pas seulement dans l’accès aux images, mais dans le travail éditorial qui les accompagne. Un travail qui peut peser sur les iconographes. Quand Allison Nella Ferrera débute au Monde, à la rubrique “temps réel” qui gère les fils d’actualité en flux tendu, c’est le début de la guerre en Ukraine. “Le conflit était si bien documenté qu’il était très difficile de détourner le regard, de ne pas se faire mal”, détaille-t-elle. Un mois après le début du conflit, des psychologues viennent effectuer des permanences pour pouvoir discuter de la violence des images visionnées. “L’iconographe est le tampon entre l’image et le spectateur.” Le prisme humain reste alors le meilleur moyen de trier et choisir les représentations violentes du monde, exposées ensuite au public.
“L’iconographe est le tampon entre l’image et le spectateur.”
Allison Nella Ferrera, iconographe
De nouvelles difficultés viennent peser sur la profession avec l’avancée des outils numériques. “Le métier d’iconographe disparaît. À cause de l’IA et des baisses de budget. Se doter d’un iconographe est considéré comme un luxe au sein des rédactions”, explique Anne Wirtz, iconographe indépendante depuis plus de 25 ans. Il n’est peut-être plus seulement question de savoir ce que nous sommes capables de regarder ou de tolérer. Mais aussi de questionner les choix médiatiques des images qui envahissent nos écrans, et de la confiance que nous leur accordons.


