Qu’est-ce qui fait une bonne critique ? Quel équilibre trouver entre l’émotion et la réflexion, le parti pris et la distance ? La critique de cinéma se partage entre l’expression d’un ressenti personnel et la démonstration d’une analyse. Elle compose aujourd’hui avec un cadre de plus en plus contraint dans la presse écrite et en mutation sur les réseaux sociaux. Des espaces où la nuance trouve difficilement sa place.
Jean Bouyer et Victor Noguès-Szalkowski

« Laide à faire peur, la superproduction est un concours de grimaces du cinéma français », fustige Libération. « Une soupe orchestrale pseudo-épique (…), tout droit sortie d’un spectacle du Puy du Fou », blâme Écran Large. La critique n’est pas tendre avec Les Misérables de Fred Cavayé, sorti en salle ce mercredi 14 octobre 2026. Des formules cinglantes qui peuvent prêter à sourire. Mais qui ne se distinguent pas par leur mesure.
La nuance serait pourtant « fondamentale », selon l’historien du cinéma et critique Jean Ollé-Laprune. Le théoricien René Prédal* partage cette analyse. Un·e critique doit « tendre à l’objectivité, sans se laisser dicter son jugement par l’opinion de la majorité ni par son humeur purement instinctive ». Mais ces interprétations sont loin de faire l’unanimité.
La critique, une affaire personnelle ?
« Pour être juste, c’est-à-dire, pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale et passionnée », Point. Charles Baudelaire n’y va pas à demi-mot dans son compte rendu du Salon littéraire de 1846. Pas question de nuance ni de modération, la critique serait le lieu de la radicalité.
Une maxime qui perdure. Dans les années 1950, François Truffaut multiplie les articles incendiaires dans les Cahiers du Cinéma. Le réalisateur Claude Autant-Lara ? « Un boucher qui s’obstinerait à faire de la dentelle. » Un exemple parmi tant d’autres. Chez Truffaut, l’émotion dicte la plume, sans toujours s’embarrasser de mesure ou de contradiction. S’il aime le film, il le défendra envers et contre tout. Si par malheur, le critique sort de la salle de cinéma mécontent, le texte sera féroce. « La critique a toujours été virulente, explique Jean Ollé-Laprune. Elle s’est souvent accompagnée de polémiques, opposant les anciens et les modernes, les traditionnels et les avant-gardistes. » L’acharnement de François Truffaut, future figure de la Nouvelle Vague, vise un certain cinéma français qu’il considère dépassé, déconnecté du monde. Dans ses textes se joue une bataille générationnelle, un conflit entre deux époques.
Cet engagement personnel se fait plus rare dans la profession aujourd’hui. Pour autant, les critiques ne négligent pas leur ressenti. « Un critique d’art doit toujours partir de ses émotions », confirme l’écrivain et critique François Bégaudeau. Tout en privilégiant l’analyse, les critiques restent avant tout des spectateur·rices. Face à un film, ils·elles ressentent de la tristesse, de la colère, de la joie. Un sentiment qui doit s’incarner dans leur travail. « Quand un film vous a bouleversé, il faut le dire », affirme, de son côté Samuel Douhaire, rédacteur en chef du service cinéma de Télérama. Il reconnaît néanmoins que ce sentiment, bien que sincère, ne détermine pas la qualité de l’œuvre : « Il m’arrive de détester des films par ailleurs très bons ». La critique s’en ressentira. Mais dès lors qu’il y a de l’émotion, difficile d’être dans la mesure. « Je peux aimer sans nuance un film », explique François Bégaudeau. Une émotion qui n’appelle pas l’ambiguïté dans la critique. Et qui doit être étayée par des arguments concrets. »
Pas de critique sans analyse
« Si on se met à claironner “on adore, on adore, on adore”, on n’a pas fait de travail critique », résume François Bégaudeau. Selon lui, l’appréciation d’un film fait partie de la critique mais elle n’en est que la première étape. « Il faut pousser le plus loin possible la capacité à élucider son émotion. » Pourquoi ce film fait-il pleurer ? Par quels moyens y est-il parvenu ? Des questions qui amènent à se recentrer sur l’objet filmique, son scénario, son montage, le jeu des interprètes… L’émotion ne fait pas autorité dans une critique car elle n’implique que la personne qui la ressent. Prendre appui sur le film, c’est prendre du recul en tant que spectateur·rice. « Le critique est en permanence sur la crête, entre le froid et chaud, entre l’analyse et l’émotion, soutient François Bégaudeau. Il ne faut pas perdre de vue les deux. »

C’est dans cette précision, cette volonté de décortiquer le film que les critiques peuvent revenir à une certaine nuance. Ils·elles abandonnent alors les élans d’enthousiasme et les invectives pour se concentrer sur le contenu de l’œuvre. Au risque de se mettre parfois une partie du public à dos, comme le témoigne Samuel Douhaire. « On se fait souvent traiter de pisse-froid, qu’on est trop à chercher la petite bête, qu’on ne se laisse pas assez porter par l’émotion. Mais mon travail est aussi d’analyser des films. » Face à l’emballement que rencontre un film, les critiques peuvent faire figure de rabat-joie, par leurs observations froides. Mais cela reste une position à tenir, selon Jean Ollé-Laprune. « L’enthousiasme ou le dénigrement à 100%, ça a ses limites. Une critique sans nuance, c’est réducteur, c’est de l’amusement. » Mais la nuance ne dépend pas seulement du bon vouloir des critiques, elle est aussi dictée par leur cadre de travail.
« Le cadre est déterminant »
« En bon matérialiste, je crois au poids des structures », résume François Bégaudeau. En effet, la capacité des critiques à développer de la nuance dépend du format et de son support de diffusion.
Dans la presse écrite, l’exercice se heurte d’abord à la réduction de la longueur des textes. L’époque où la critique occupait une place centrale, à l’image des écrits de François Truffaut, est révolue. « 400 signes pour mettre de la nuance, c’est compliqué », constate Samuel Douhaire. À cette limite matérielle s’ajoute une pression éditoriale en faveur de l’audience. « On sait que nos lecteurs aiment les avis tranchés. Dès que l’on descend un film, ça cartonne tout de suite », précise le journaliste. « On privilégie la formule qui fait mouche, mais elle peut parfois être l’ennemie de la nuance. » Ce choix s’incarne dans des rubriques spécifiques de Télérama comme le “Pour ou contre ?” : « L’idée est de forcer le trait que ce soit dans l’enthousiasme ou la détestation. Même si nos points de vue entre collègues ne sont pas tant opposés, on insiste lourdement. »

Le format audiovisuel impose d’autres contraintes. Ancien participant à l’émission de critique cinéma Le Cercle sur Canal+, François Bégaudeau garde une certaine frustration de cette expérience. Il est « difficile de poser de la nuance » par manque de temps. Le débat télévisé exige une mise en scène du désaccord ; la rédaction en chef incite souvent les intervenant·es à adopter des positions tranchées pour rendre l’émission plus attractive.
Les critiques s’attachent toutefois à mettre la réflexion au centre de leur travail, pour se démarquer de la production rapide des réseaux sociaux. « Je n’ai pas changé ma méthode, mais je veille à soigner davantage l’écriture de mes textes », raconte Samuel Douhaire. Cette quête de qualité repose sur un travail approfondi du journaliste sur la précision du vocabulaire, la contextualisation des œuvres et la construction rigoureuse de l’argumentation. Ainsi, la plume critique permet de dépasser le simple avis binaire et réintroduit de la complexité dans l’analyse d’un film.
Les réseaux sociaux, ennemis de la nuance ?
Sur les plateformes numériques, le format incarné invite les critiques à s’exprimer à la première personne et à une certaine spontanéité. Une proximité se crée avec le film et le public qui n’existe pas à l’écrit. Dans le format court, le rythme accéléré modifie l’exercice. Pour capter un public plus jeune, certains médias traditionnels reprennent les codes des réseaux sociaux. Télérama réalise ainsi des déclinaisons vidéo des critiques écrites. Mais les critiques à chaud laissent peu d’espace à la réflexion : « Ce n’est pas ce que je préfère. J’ai parfois l’impression de ne pas avoir été bon. On a moins le temps de réfléchir à notre propos », confie Samuel Douhaire. Pour le journaliste, les formats ultra-courts ne relèvent plus tout à fait de la critique professionnelle : « Plus c’est court, moins il y a de place pour la nuance. Le danger de ces formats, c’est souvent “j’aime ou j’aime pas”. »
Mais les réseaux sociaux peuvent être l’espace d’une critique exigeante. Sur YouTube, des chaînes proposent des analyses de film approfondies, appuyées sur un argumentaire solide. Si les critiques incarnent leur propos face caméra, la longueur du format les amène à préciser leur avis. François Bégaudeau intervient sur Microciné dans des émissions qui peuvent durer deux heures autour d’un seul film. La nuance s’invite alors naturellement. Ce type de contenu reste cependant rare dans un environnement où le format doit être attractif. Un impératif dont l’écrivain est affranchi, la critique n’étant pas son activité principale.
Sur des durées plus modestes, d’autres vidéastes comme Le Fossoyeur de Films ou Le Ciné-club de M. Bobine, prennent le temps de revenir sur les sorties cinéma. Le contenu est subjectif, mais repose toujours sur un travail d’analyse de l’œuvre. Les réseaux sociaux appellent l’incarnation. Pour autant, ils n’impliquent pas des avis sans aucune nuance. Loin de perdre en qualité, la critique se révèle aujourd’hui « plus diffuse » selon Jean Ollé-Laprune. Samuel Douhaire ne s’en plaint pas : « Plus il y a de critiques, mieux c’est. »
*Prédal, René. « Nature et fonction de la critique ». La critique de cinéma, Armand Colin, 2004. p.8-27. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/la-critique-de-cinema–9782200340100-page-8?lang=fr.

