Yves Michaud : « Une fausse réflexivité empêche une remise en question idéologique forte »
Yves Michaud est philosophe, spécialiste de l'esthétique et de la philosophie politique. Il revient sur la valeur informative des supports multimédias.
Que signifie l'apparition de sites multimédias décalés, en parallèle des sites d'information de référence comme libération.fr ?
La création de ce type de sites participe du mouvement général et actuel d'une esthétisation de la société. Aujourd'hui, le design est partout. En information, cette esthétique se traduit par un graphisme fort et travaillé, tant visuel que sonore. Finalement, même l'information se retrouve devoir être attrayante, et le débat se porte plus sur la forme donnée à l'information et non sur l'information elle-même.
Les sites multimédias comme LibéLabo proposent des émissions type making-off, ce phénomène rapproche-t-il lecteurs et journalistes ?
La valeur informationnelle peut être discutée. Ce système de déconstruction où on fait mine de dévoiler les coulisses. C'est en fait une fausse réflexivité. On essaye de déconstruire la forme sans aller au fond du sujet. Le plus grave c'est que cette fausse réflexion, qui pourrait même s'assimiler à du nombrilisme, empêche une remise en question idéologique forte des sujets abordés et des rapports de forces qui peuvent en découler, entre journalistes, les lobbies...
On trouve aussi des émissions de caricatures politiques qui prennent sur le web une autre tournure qu'un simple dessin, dans une forme vidéo ou sonore. Quel impact sur le journaliste ?
On retrouve la caricature dans toute l'histoire du journalisme. Daumier a lancé la machine au 19e siècle. La caricature a longtemps été la seule manière de franchir la censure politique. Mais le fait est qu'aujourd'hui, la critique du politique ne se fait plus que par l'humour.Un Canteloup va même être plus intéressant qu'Elkabbach... Une émission sur le web caricaturant le politique est en réalité une caricature du journaliste lui-même, qui prend un masque pour faire passer la critique qu'il ne transcrit plus dans ses papiers. La critique n'est faite au final qu'au second degré. Il est dommage, à mon sens, que la critique ne passe plus au premier degré. Les caricaturistes s'en emparent donc ainsi que les blogueurs, par exemple.
Comment penser l'avenir du journalisme sur le web ?
Le problème de l'esthétisation à outrance, c'est que cela retire la fonctionnalité de l'objet, en l'occurrence ici, du site. Pour penser journalisme sur le web, il faudra penser à l'ergonomie d'un site. Plus généralement, on doit se poser la question de la capacité de faire des sites de qualités suffisantes pour donner envie aux lecteurs de payer.
Le blog d'Yves Michaud : http://traverses.blogs.liberation.fr/yves_michaud/



