Comment enquêter sur l'État islamique?

Pénétrer au cœur de l’État islamique représente pour tout journaliste un défi qui frôle l’impossible. Mais Medyan Dairieh, journaliste palestinien, y est parvenu. Pendant dix jours, il a filmé pour Vice News les combattants du groupe djhadiste à Rakka, en pleine Syrie, le pays le plus meurtrier pour les reporters. Forts de leur expérience sur le terrain, David Thomson et Hala Kodmani pointent les qualités et les insuffisances de ce reportage unique.

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Dans une vidéo diffusée le 19 août 2014, le monde apprend la mort de James Foley, journaliste américain décapité par des combattants d’une organisation terroriste dans le Nord-Ouest de la Syrie. Deux semaines plus tard, c’est au tour de Steven Sotloff, un autre journaliste américain, d’avoir la tête tranchée face caméra. L’État islamique vient de se faire un nom. Sa marque de fabrique: l’ultra-violence transformée en outil de communication. Dans les territoires qu’il contrôle, pas de place pour la neutralité.
On est pour ou contre eux, il n’y a pas de demi-mesure, explique David Thomson, journaliste français à RFI, spécialisé dans les filières djihadistes. C’est un groupe faible militairement donc il utilise les réseaux sociaux et les journalistes pour donner l’illusion d’une puissance qu’il n’a pas et inspirer un sentiment de peur aux Occidentaux.”

 

Faible militairement mais suffisamment puissant pour terroriser les envoyés spéciaux des médias étrangers. La réaction de Daesh (nom arabe donné à l’État islamique ) aux frappes de la coalition internationale est claire:
"Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen - en particulier les méchants et sales Français - ou un Australien ou un Canadien, ou tout [...] citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l'État islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n'importe quelle manière [...] Frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec votre voiture, jetez-le d'un lieu en hauteur, étranglez-le ou empoisonnez-le.”

 

Un communiqué qui glace le sang, adressé à tous les “Musulmans” par Abou Mohammed Al-Adnani, porte-parole officiel de l’organisation. Dans ces conditions, enquêter dans les zones contrôlées par Daesh revient à prendre le risque de voir sa tête brandie comme un trophée dans une vidéo de propagande djihadiste.
Les journalistes locaux sont aussi menacés. Reporters Sans Frontières (RSF) indique qu'au moins dix-sept journalistes irakiens – professionnels ou amateurs ­– ont été tués au cours des dix derniers mois. Raad Al-Azzawi, caméraman et photographe irakien pour la télévision locale Sama Salaheddine, en fait partie. Il a été exécuté le 10 octobre 2014 parce qu’il refusait de collaborer.
De son côté, David Thomson est catégorique. Il a beau avoir publié un livre sur les djihadistes français, et réalisé un documentaire sur une organisation salafiste tunisienne, il n’ira ni en Irak, ni en Syrie:

“Refaire ce que j’ai fait sur Ansar-al-Charia m’est impossible. À l’époque, la situation était différente : le djihad (guerre sainte) n’avait pas été décrété en Tunisie et la France n’était pas en guerre
contre le mouvement. Malgré toutes les précautions que je peux prendre, malgré la neutralité de mon travail, reconnue par les djihadistes eux-mêmes, même si je demande à n’être que témoin, je suis forcément un acteur parce que je suis Français, parce que je suis journaliste… Mes contacts m’ont proposé un aman (sauf-conduit), mais aucun aman ne me permettrait d’avoir la certitude de travailler sur place sans finir otage.”

 

Hala Kodmani, journaliste free-lance franco-syrienne, est confrontée au même dilemme: y aller ou ne pas y aller. En septembre 2013, elle avait réussi à se rendre à Rakka, une ville syrienne passée sous contrôle de l’État islamique, profitant de son passeport syrien pour se fondre dans la population.
"À l’époque, l’État islamique ne contrôlait absolument pas les femmes. Je pouvais passer sans même me présenter.”

 

Aujourd’hui, hors de question d’y retourner. Pour réaliser un documentaire commandé par Arte (dont la diffusion est annoncée pour le 25 octobre 2014), elle s’est cantonnée à rencontrer des réfugiés à la frontière turque.
“Les dangers sont beaucoup plus importants maintenant. Ça devient très difficile d’échapper à leur vigilance. Ils ont des femmes parmi eux, des femmes djihadistes, qui sont là pour contrôler les femmes. J’aurais pu me cacher sous un voile intégral et présenter les papiers de quelqu’un d’autre mais ils exigent qu’une femme soit accompagnée par un muhram, un tuteur en quelque sorte. Ce qui complique encore plus les choses… Et puis ils ont apparemment un système policier assez efficace, qui d’ailleurs fait penser à celui du régime de Bachar-Al-Assad dans le sens qu’il y a des délateurs, des contrôles partout pour savoir qui est là, qui est venu et qui n’est pas reparti. Si je m’aventurais à y aller, je mettrais trop en danger la famille qui accepterait de m'héberger. De toute façon, les médias français vous empêchent de le faire. On n’a plus de couverture... J’ai dû m’engager à ne pas aller en Syrie pour réaliser le reportage que je viens de faire pour Arte.”

 

Du journalisme par procuration

Pour autant, les zones contrôlées par l’État islamique sont loin d’être opaques.
“On est dans une situation complètement folle, où tout ce qui passe en Syrie est documenté, s’étonne David Thomson. Les exactions sont même filmées et elles deviennent un argument publicitaire. C’est une zone inaccessible pour l’ensemble des journalistes de la planète mais paradoxalement, on en a une connaissance immédiate et très bonne.
Leur objectif,
affirme Hala Kodmani, c’est de tenir l’information et la communication dans les zones qu’ils contrôlent. Ils ont un appareil de propagande très développé, très professionnel qui édite des vidéos régulièrement, qui diffuse des communiqués, qui a des revues, des sites web. Le tout, c’est de savoir que c’est leur communication, donc que ce n’est pas fiable.”

 

Varier ses sources est donc primordial. En interrogeant des institutions comme la police ou la justice. Mais David Thomson rejette cette solution qu'il considère comme de facilité.
“J’ai pris le parti de ne jamais être en contact avec des sources du type renseignements, police, justice… institutionnelles. Je considère qu'elles sont biaisées, nous manipulent, nous intoxiquent et donnent une fausse image du mouvement. On n’a pas besoin de l’état civil d’un djihadiste pour faire son portrait. On n'a besoin de savoir ce qu’il a dans la tête, ce qui l’anime. Chaque retour de Français de Syrie est présenté comme un grand coup de filet alors que dans la plupart des cas ce sont des gens qui se sont eux-mêmes rendus aux autorités. Je pense qu’il est difficile d’avoir un propos neutre en ayant pour source les forces de l’ordre.”

 

La connexion internet et les relais téléphoniques fonctionnent très bien dans la région, sans doute parce que l’État islamique en a besoin pour sa communication. Pour peu d’avoir des contacts parmi la population, on peut facilement recueillir des informations côté victimes, via des applications connues comme What’s App ou Skype. C’est la méthode adoptée par Hala Kodmani:
“Je crois que les médias ne se servent pas assez de ces relais locaux. Je continue à faire des reportages en prenant contact avec des gens que je connais à Rakka, à Deir Al-Zour. Ils me rapportent des informations sur leur vie quotidienne. C’est du reportage par procuration mais dès lors que ce sont des gens à qui je fais confiance je sais qu’ils ne me racontent pas d’histoires.”

 

Même sans contact, les journalistes étrangers peuvent s’en remettre à Youtube, où les vidéos postées par des dissidents foisonnent: “Il y a des images d’activistes prises clandestinement. On sait pratiquement tout des réalités des zones contrôlées par l’État islamique”, poursuit Hala Kodmani. La télévision française n’hésite d’ailleurs pas à les réutiliser, comme dans ce reportage de France24 dont les images proviennent d’une caméra dissimulée sous le niqab d’une jeune femme :

 

 

Un autre palliatif: se rapprocher des frontières afin d’y rencontrer des réfugiés. C’est l’option choisie par la plupart des envoyés spéciaux des grandes rédactions françaises et occidentales.
“Je suis allée au sud de la Turquie, rapporte Hala Kodmani, où sont réfugiés des dizaines de milliers de Syriens qui ont fuit l’État islamique, qui ont fuit les territoires sous leur contrôle soit parce qu’ils s’opposaient à eux, soit parce qu’ils ne voulaient pas se soumettre à leurs lois, ni être employés par eux. J’ai même rencontré un combattant qui s’était battu avec eux, qui faisait partie de leur force et qui a fait défection, qui les a lâchés.”

 

journalistes-frontieres

Le Graal étant de se rendre sur place. À ce jour, un seul journaliste a réussi pénétrer au cœur de l’organisation : le Palestinien Medyan Dairieh. Les médias du monde entier ont salué son reportage, “The Islamic State”, diffusé en août dernier par Vice News.
Conçu à l’origine en cinq épisodes d’une dizaine de minutes, il est consultable dans son intégralité sur le site de Vice. Pendant dix jours, Medyan Dairieh a été autorisé à filmer au plus près des combattants de l’État islamique. Sa caméra accompagne Abou Mosa, l’attaché de presse de l’État islamique, sur la ligne de front, à la mosquée, dans les prisons de Rakka, au tribunal… Elle fait l’inspection des magasins avec la Hisbah (police des moeurs) et filme une femme apostrophée dans la rue parce que son hijab (voile intégral) n’est pas assez épais.
“Nous pensons qu’il est la seule personne qu’ils aient laissé entrer pendant une aussi longue période”, a déclaré Kevin Sutliff, le rédacteur en chef de Vice News au Huffington Post.
Cette vidéo pêche néanmoins par son manque de distance, relève Hala Kodmani:
“J’y ai vu les mêmes têtes, les mêmes personnes dans les vidéos de propagande de l’Etat islamique. C’est exactement le même procédé. C’est quand même important d’avoir une caméra “extérieure” mais ici, c’est relayer ce que l’État islamique veut qu’on relaye, c’est à dire son installation comme État, comme force, comme ordre. Je crois qu’il a été très clair lui même en disant: “Voilà, je suis allé auprès de l’État islamique, je me suis mis entre leurs mains, j’ai été embarqué”. Il n’a absolument pas la prétention, il me semble, d’avoir fait un reportage objectif ou de révéler une autre vérité que la leur.”

 

Le groupe a depuis rédigé onze règles à l’attention des professionnels de l’information. Transmis par un journaliste local à Syria Deeply (un pureplayer spécialisé sur le conflit en Syrie), ce document exige des journalistes de la région de Deir-al-Zour qu’ils prêtent allégeance au calife Abou Bakr Al-Baghdadi et qu’ils soumettent leur travail au service de presse de l’organisation.
(Lire le décryptage de ce document par Ignacio Cembrero, journaliste au quotidien espagnol El Mundo)
Une méthode qui vise à transformer les journalistes en agents de propagande de l’État islamique, ce que le reportage de Vice News annonçait déjà en juillet dernier. Hala Kodmani redoute que ce type de reportage ne devienne la norme.
“Ma crainte c’est que compte tenu de la curiosité excessive des médias pour l’État islamique, de cette fascination en quelque sorte, on ne retrouve beaucoup d’autres exemples comme celui de Vice News. C’est à dire des gens qui ont un visa pour l’État islamique et qui finissent par y aller et couvrir ce que les djihadistes ont envie qu’on couvre. Exactement comme le régime syrien qui accueille des journalistes et qui les amène voir la boite de nuit où tout va bien à Damas et le village chrétien où les méchants terroristes ont fait des exactions. Je le vois venir car un certain nombre de mes confrères rêvent d’avoir un visa pour l’État islamique.”

 

Youshaa Hassenjee et Jade Lemaire

Dessins de Valentin Pasquie

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