Filières jihadistes: comment enquêter?

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Mercredi 16 octobre 2014, un Marocain résidant en France est arrêté à l’aéroport de Casablanca alors qu’il tentait de rejoindre Daesh par la Turquie avec ses deux petites filles.

Comme lui, ils seraient actuellement plus de 900 français membres de “filières djihadistes”, d’après le Ministère de l’intérieur. Un chiffre global pour une définition vague. Depuis plus d’un an, le nombre de français partis combattre en Syrie s’intensifie mais les enquêtes journalistiques peinent à voir le jour dans le paysage médiatique français.

Comment enquêter sur ces filières? Pourquoi si peu d’investigations? Avec l’aide de David Thomson (Les Français jihadistes) et de Nicolas Bertrand ("Des Européens sur la route du djihad", Envoyé special), La Fabrique de l’info propose un guide pour enquêter sur les filières jihadistes.

 

Étape 1: la prise de contact

Les réseaux jihadistes sont fermés aux non initiés. La première difficulté est de parvenir à entrer en contact avec ces jeunes en partance ou déjà au combat. Nicolas Bertrand a réalisé en 2013 un long format pour Envoyé spécial, “Des Européens sur la route du jihad”. À partir des familles de jeunes jihadistes, le journaliste remonte la filière à l’aide d’enquêtes de proximité. Il est ainsi parvenu à recréer le faisceau de connaissance de chacun de ces jeunes.

Ancien correspondant pour France 24 et actuellement journaliste au pôle Afrique de RFI, David Thomson a procédé d’une manière différente. En Tunisie pendant 4 ans, il entre en contact avec les premiers jihadistes européens arrivés sur place lors de la réalisation d’un reportage sur Ansar al-Charia. Il constate alors l'afflux de jeunes venus se préparer au combat en Tunisie avant de rejoindre la Syrie. La prise de contact s’effectue plus naturellement. Mais difficile de conserver le lien une fois passée la première rencontre, les jeunes étant partis en Syrie. Le téléphone ne capte plus. Reste internet et les réseaux sociaux.

Sans les réseaux sociaux, mon travail avec eux serait impossible."

“C’est uniquement grâce aux réseaux sociaux que je reste aujourd’hui en contact avec ces gens là. Il m’est impossible de me rendre en Syrie, dans les zones que Daesh contrôle. Sans les réseaux sociaux, mon travail avec eux serait impossible, c’est une réalité,” précise David Thomson.

De manière générale, Facebook et Twitter sont les principales portes d’entrée des réseaux jihadistes. Extrêmement présents sur la toile, ils utilisent ces supports pour le recrutement et la diffusion de propagande. Nicolas Bertrand confirme:

“Pour nous, c’est une porte d’entrée à leur monde. Parce qu’on voit comment ils fonctionnent. Quand tu es ami avec une centaine de personnes, tu vois comment les jeunes se mettent à prêcher entre eux, comment les combattants qui sont déjà là-bas en Syrie envoient leurs photos à ceux qui sont encore ici. Tout passe par là.”

Point négatif : les informations obtenues par ce biais sont difficilement vérifiables. Un obstacle que souligne Jacques Follorou, journaliste au Monde:

“Tout le problème, quand on travaille avec les réseaux sociaux, c’est l’incertitude. On peut facilement se faire balader. Mais ce type de dangers existe déjà avec le téléphone. Il faut prendre les mêmes précautions.”

 

Étape 2: obtenir la confiance de ses interlocuteurs

Une fois le premier contact passé, il faut maintenant recueillir les témoignages. Une étape compliquée lorsque l’on travaille sur des filières illégales et hermétiques. Obtenir la confiance de ses témoins est alors primordiale. Pour David Thomson comme pour Nicolas Bertrand, cela passe par un travail de longue haleine. L’enquête pour Envoyé spécial de Nicolas Bertrand lui a demandé quatre mois et demi de travail, un temps principalement consacré à la mise en confiance de ses contacts:

“Rien que pour le premier jihadiste que l’on voit au début du reportage, ça a été quatre mois de négociations avant qu’il accepte de nous parler. Je suis retourné quasiment chaque semaine les voir en Belgique pour gagner leur confiance, que ce soient les parents ou ce jeune-là.”

Le contact avec les sources est permanent.

“Pour gagner leur confiance, ça demande des mois et des mois de rencontres. Il faut rester avec eux, la gagner petit à petit, leur expliquer très clairement notre démarche et où on veut aller. Ils se sont habitués à moi quelque part", précise le journaliste."

La clé pour amener son interlocuteur à se confier est de lui faire comprendre pourquoi c’est dans son intérêt de témoigner:

“Les parents ont peu de retour de la part des autorités. On ne leur dit rien sur l’enquête. Mais un journaliste les appelle quasiment tous les jours. Ils se rendent compte que pour faire pression sur les autorités, ils ont intérêt à être médiatisés.” Et de poursuivre: “On s’est rendu compte que quand l’affaire était médiatisée, même les enfants en Syrie étaient traités différement. Les jihadistes sont extrêmement attentifs à tous ce que les médias francais publient sur leur compte. Une fois qu’un jeune est mediatisé, il est traité différement, on prend beaucoup plus soin de lui, il ne faut pas qu’il lui arrive quelque chose.”

Pour David Thomson, la mise en confiance a été plus facile au moment de la préparation du livre Les Français jihadistes. Correspondant en Tunisie, il travaillait depuis 3 ans sur le jihadisme et avait réalisé un reportage sur Ansar al-Charia. Le reportage venait d’être diffusé et lui servait de carte de visite auprès des cadres des réseaux:

“Ils connaissaient mon travail et savaient que je respectais leurs codes, leur mentalité, et leur état d’esprit. Une fois que vous êtes recommandé dans ce milieu, une personne vous en fait rencontrer une autre et ça va assez vite. J’ai même directement été contacté par une famille qui partait en Syrie. Un jour, j’ai reçu un message sur mon portable: 'Je t’appelle de frère untel, on part en Syrie la semaine prochaine. Est-ce que tu veux nous accompagner pour raconter notre histoire?' Alors que ces gens je ne les connaissais pas du tout. Donc ça s’est fait comme ça, par connaissance mutuelle. Par recommandation.”

Le journaliste a également su utiliser les leviers nécessaires pour que ces jeunes saisissent l’intérêt de se confier:

“Je leur ai dit: 'Vous dites tout le temps que les médias parlent mal de vous, qu’ils ne vous comprennent pas et qu’ils se trompent. Ce que je vous propose c’est de faire un livre anonyme, basé sur de longs entretiens faits avec vous où vous me raconteriez tout de A à Z et je retranscrirai ça dans un livre racontant votre histoire et votre parcours.'”

 

Étape 3: veiller à sa sécurité et à celle de ses témoins

Malgré des accords de confiance, rien n’est jamais acquis dans ce milieu. La sécurité du journaliste paraît incertaine, comme l’ont montré les récentes décapitations des journalistes James Foley et Steven Sotloff. C’est un problème constant dans ce genre d’investigation. Il est donc nécessaire de prendre certaines précautions pendant la réalisation du reportage mais aussi après sa diffusion. Nicolas Bertrand en a fait l’amère expérience: “Après la diffusion du reportage j’ai reçu plus d’une centaine de menaces de mort.”

La protection de ses sources est également au coeur du travail d’investigation et parfois, malgré toutes les mesures prises, cela ne suffit pas. Le jeune jihadiste qui témoigne au début du reportage d’Envoyé spécial en a fait les frais. Sa voix a été changée, son visage masqué. Le journaliste lui a donné un faux nom et de fausses informations à son sujet. En dépit de tous ces soins, il a été attaqué le lendemain de la diffusion du sujet. Trois jeunes hommes lui ont mis un couteau sous la gorge et l’ont menacé de le décapiter s’il n’allait pas faire le jihad. Depuis, il est sous protection policière.

“On se rend compte que malgré toutes nos précautions on est face à des réseaux extrêmement dangereux, de jeunes extrêmement violents, prêts à tout et surtout, qui ont des techniques de combat utilisées là-bas. C’est assez terrifiant", explique Nicolas Bertrand.

Étape 4: contourner la manipulation

Le risque de manipulation est présent tout au long de l’enquête. Pour l’éviter, à chacun sa méthode.

David Thomson : annoncer d’emblée la méthode utilisée

Le journaliste a choisi d’utiliser une méthode proche de la sociologie pour maintenir un maximum de distance avec son sujet et de décrire le phénomène de la manière la plus objective possible. Son ouvrage est le résultat d’un an d’observation et de recueil de témoignages de dix-huit jeunes jihadistes sur le départ. Les règles sont énoncées dès le début du livre: il s’agit d’un recueil de témoignages récoltés auprès de jeunes jihadistes avec leur consentement. Rien n’a été publié sans leur accord et ils en sont la seule source.

Nicolas Bertrand, multiplier les sources et les techniques pour confronter les discours

Les familles, les jeunes jihadistes, les prédicateurs, l’émir de Charia for Belgium ou le ministère de l’Intérieur, le journaliste d’investigation multiplie les témoignages et confronte les discours:

“On a voulu faire un travail plus complet en partant des parents et avec tout ce qui gravitait autour.”

Une méthode risquée. Les cadres des filières jihadistes exigent de la part des journalistes d’être leur unique source, considérant les autres comme des mécréants.

Pour être certain d’obtenir un discours authentique, le journaliste a parfois usé de pratiques sujettes à controverses comme l’utilisation d’une fausse identité ou d’une caméra cachée. Par exemple, il a utilisé un faux compte Facebook pour parvenir à intégrer le cercle très fermé des jeunes jihadistes de Vilevoorde.

“Je me suis rendu compte que ces jeunes ne me parlaient pas dans la vraie vie. raconte le journaliste. Si j’allais sonner à la porte de chez eux ils ne m’ouvraient pas, si je les trouvais dans un parc ils ne me parlaient pas. J’ai alors créé un faux profil sur Facebook avec le nom d’un jihadiste de 18 ans de Bruxelles. J’ai passé mes nuits entières sur les réseaux sociaux à discuter avec eux, à utiliser leur vocabuaire, leur langage etc. C’est comme ça que j’ai pu accéder aux recruteurs, qui m’ont donné rendez-vous pour partir en Syrie.”

Un rendez-vous pour lequel il a engagé un jeune Belge d’origine marocaine pour honorer cette rencontre. Armé d’un micro caché et positionné au loin avec une caméra, le journaliste a poussé loin la pratique de l’imposture. Une pratique qu’il justifie comme étant le seul moyen d’aller au bout de son enquête:

“Personnellement je n’ai pas trouvé d’autres solutions. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas. Mais je n’ai pas le même âge qu’eux, je ne viens pas du même monde et je suis blond aux yeux bleus. Je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire d’autre. De la même manière, à un moment nous suivons un prédicateur qui très clairement encourage les jeunes à partir en Syrie. Quand la caméra tourne, il nous dit exactement l’inverse, mais une fois qu’il ignore être enregistré, il dit très clairement aux jeunes qu’il faut qu’ils partent là-bas. On a pas eu d’autres solutions pour entrer dans ces milieux là même si c’est quelque chose dont j’avais envie d’avoir recours, on a pas pu faire autrement.”

Un positionnement à l’opposé de la méthode de David Thomson choisissant la transparence totale auprès de l’organisation:

“Tout est basé sur une relation de confiance mutuelle et d’honnêteté, tout simplement. Tout ce que j’ai écrit dans le livre ça a été validé par les gens qui me l’ont dit. Je suis contre toute camera cachée, tout est basé sur la confiance.”

 

Étape 5: éviter le parti pris idéologique

Le dernier écueil est le parti pris idéologique, en particulier sur un sujet touchant de si près à la religion.

“J’ai essayé de dépassionner le sujet, explique David Thomson. J’ai écrit un livre qui se bornait à décrire la situation telle qu'elle était. À aucun moment je ne prends parti. Je ne rentre jamais dans un débat pour dire s’ils sont dans l’islam ou pas."

Une posture que l’on retrouve de manière générale dans le travail du journaliste.

“Ce n’est pas le rôle du journaliste de militer pour une cause ou pour une autre. Je ne défends aucune valeur, aucune idéologie. Ça peut choquer, d’autant plus maintenant que les gens découvrent la réalité de l’Etat islamique, sa violence. Il y a des gens qui sont étonnés de ma position. Même au sein de la direction de France Médias Monde auquel RFI appartient, des gens pensent qu’il faut sortir de la neutralité. Moi je pense qu’au contraire, c’est particulièrement maintenant qu’on doit rester neutre. Et je vous dis ça alors que dans mon bureau il y a une chaise vide de quelqu’un qui a été tué il y a un mois avec un autre confrère de la rédaction par des jihadistes au Nord-Mali. James Foley, Steven Sotloff, c’étaient des copains, des gens avec qui j’ai passé beaucoup de temps en Lybie. Mais ce n’est pas pour ça que je vais sortir de mon objectivité.”

D’une manière différente, Nicolas Bertrand propose un autre parti pris. Nier le lien avec la religion et considérer le phénomène comme sectaire:

“Ce sont des jeunes personnes qui parfois traversent des problèmes comme tous les adolescents, des questionnements et qui tombent sous la houlette de gourous qui leur lavent le cerveau et qui les envoient au combat. Donc je pense qu’à partir du moment où on a ça en tête, il n’y a pas de problème d’objectivité.”

Toutes ces difficultés expliquent la rareté des enquêtes sur les jeunes Français partis faire le jihad en Syrie ou en Irak. Les conditions nécessaires à leur réalisation (travail de longue haleine, sur le terrain, multiplication des contacts et des risques) sont aujourd’hui difficiles à obtenir dans une rédaction, en particulier de presse quotidienne (4 mois à un an pour la réalisation d’un sujet). C’est pourquoi, bien souvent, le sujet est traité à travers des histoires individuelles et ponctuelles, au moment où la personne revient sur le territoire français. Cela peut également expliquer la publication tardive d’articles de fond sur le sujet. Le journaliste doit se rabattre sur des sources faciles à obtenir (policières, judiciaire…) et donne alors une vision biaisée de la situation. Un constat partagé par Jacques Follorou, du journal Le Monde:

“Aujourd’hui, le discours officiel s’est largement imposé dans les esprits. Ce discours anxiogène impose que la menace jihadiste est la première des menaces qui pèsent sur la vie des Français alors que c’est loin d’être le cas”.

 

Lily Le Piver

 

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